Le Polonais, qui avait fini de préparer le thé, saisit le flambeau avec une hâte fébrile, et se dirigea d'un pas rapide, à travers les salles, jusqu'à la chambre à coucher de la tragédienne. Là il s'arrêta avec un tressaillement d'extase et regarda autour de lui avec émotion.
—Que faites-vous? s'écria Babette qui l'avait suivi épouvantée, ne savez-vous pas que c'est ici un sanctuaire que le pied d'aucun mortel n'est autorisé à fouler?
—Laissez-moi jouir de ce moment divin, repartit le Polonais avec feu. C'est derrière ces rideaux que repose ce corps divin et, ce tapis, son pied l'effleure journellement!
Il s'agenouilla et baisa le tapis. En se relevant, il tenait à la main une pantoufle, qu'il brandit triomphalement.
—Vous vous demandez ce que vous allez me donner? chère, délicieuse Babette, donnez-moi cette pantoufle de l'immortelle, vous ferez de moi le plus heureux des mortels.
—Cette pantoufle moins que toute autre chose, repartit Babette, elle va rentrer et voudra la mettre.
—Plus jamais elle ne la mettra, s'écria l'amoureux d'un ton résolu.
En vain, l'excellente fille fit tous ses efforts pour la lui reprendre, le jeune homme échappait sans cesse à sa poursuite et elle dut lui faire la chasse, à travers toute la série des chambres, jusque dans la cuisine. Là, le Polonais prit son manteau, mit son chapeau et voulut sortir, mais M^lle Babette le retint, nouvelle Putiphar, par le pan de son manteau.
—Seigneur Dieu! gémit-elle, vous ferez encore mon malheur. Je ne vous laisserai point partir, monsieur le Comte, que vous ne m'ayez rendu la pantoufle.
—Je ne la rendrai qu'avec la vie.