Mais les badauds de Vienne n'abandonnèrent pas aussi facilement leur comédienne favorite. Ils l'escortèrent au delà du marché aux chevaux jusqu'au Graben, où elle dut se réfugier sous la voûte de la «Chatte» jusqu'à ce que la foule se fût dispersée.

Chemin faisant, Sophie ne put s'empêcher de repenser au Polonais.

«Il m'intéresse, s'avouait-elle. Il est beau, ses manières sont nobles et il a certainement bon cœur. Mais je ne suis pas dans l'âge où l'on recherche les adolescents!

Il n'est pas assez viril, il lui manque d'être un homme et, à moi, d'être Sapho. Je pourrais difficilement l'aimer. Et lui? Espérons qu'il sera raisonnable et ne se jettera pas dans le Danube.»


L'Autriche ne possédait encore, à ce moment, aucune littérature digne de ce nom et qui méritât de fixer l'attention de l'Europe. Les œuvres dont on s'occupait dans la ville impériale, étaient d'importation étrangère, comme Frédéric Schlegel et Zacharie Werner. L'empereur Franz, qui eût volontiers entouré son trône nouvellement redoré après tant de difficultés et de luttes, de noms illustres et glorieux, témoigna une joie qui ne lui était pas habituelle en des circonstances de ce genre, en apprenant que l'auteur de l'œuvre qui venait de triompher à la Burg, était un Autrichien. Il le fit venir dans sa loge, lui tapa familièrement sur l'épaule et prononça toutes sortes de paroles aimables, dans le débonnaire dialecte viennois. Mais lorsque, s'enquérant des conditions du poète, il apprit qu'il était fonctionnaire, l'Empereur arrêta net l'entretien et lui tourna le dos. A ses yeux, quand on servait l'Etat, écrire autre chose que des actes officiels constituait un délit. Aussi Grillparzer que la critique viennoise traitait sans bienveillance, n'eut, après comme avant, d'autres ressources que son talent et la faveur du public. Celle-ci, d'ailleurs, ne lui fut point ménagée; l'Aïeule fut acclamée avant que les gazettes eussent eu le temps de formuler leur avis, et non moins chaudement après.

C'est en ce public si avisé et si vibrant, que Grillparzer mit toute son espérance lors de la mise à l'étude de Sapho, paraissant deux ans après l'Aïeule, et sa foi fut non moins inébranlable en la puissance dramatique de la Schrœder. Il savait que non seulement elle ne trahirait aucune de ses intentions de poète, mais que la plénitude de son jeu et la majesté plastique de ses mouvements infuseraient la vie à son héroïne. Il allait voir l'artiste presque journellement et plus souvent encore pendant les jours qui précédèrent la représentation, non pour lui donner des conseils, mais pour puiser chez elle courage et confiance, le jeune auteur de 30 ans commençant déjà à souffrir de ce pessimisme artistique qui, plus tard, devait envenimer tous ses efforts et lui faire abandonner la lice.

Quelques heures avant la première, Grillparzer se trouvait encore sur le petit canapé à fleurs du salon de Sophie, tandis que les affiches de la Sapho s'étalaient sur tous les murs attirant les curieux qui faisaient cercle autour, et que les amateurs de théâtre suivaient impatiemment des yeux les aiguilles de leurs pendules. Le poète regardait la comédienne arranger, avec l'aide de M^lle Babette, des étoffes, dans le grand panier qui lui servait de garde-robe.

—Mais, mon cher maître dit soudain l'actrice en se plaçant devant lui et en rejetant la tête en arrière, d'un mouvement qui lui était familier, je n'ai plus que faire de vous.

—Vraiment? fit le poète, et il leva vers elle ses beaux yeux bleus suppliants. Puis, d'un ton résigné:—Alors il me faut partir.