- Vous ne voulez cependant pas dire, père Glinski, que mon Anitta pourrait favoriser le jeune officier, le fils de ma chère amie Jadewska?
- Pourquoi pas?
- En mettant les choses au pis, ce ne serait qu'une fantaisie de jeune fille, sans conséquence. Je connais cela; mais le monde est le monde, et aucune jeune fille n'a encore épousé son idéal.
- Espérons le mieux, noble amie, mais attendons-nous toujours au pire; c'est la vraie, la seule philosophie. N'oubliez jamais que l'extraordinaire est beaucoup plus habituel que le naturel et le régulier, car c'est justement ce dernier qui est le vrai idéal.
- Dois-je prévenir Anitta? demanda Mme Oginska après une petite pause.
- Non; à quoi pensez-vous?
- Ne sera-ce pas pire, si la jeune enfant apprend à l'improviste qu'elle est fiancée?
- Qui songe à cela? Remettez-vous-en pour tout au comte; il a une certaine expérience en ces matières, et, croyez-moi, s'il n'obtient pas Anitta lui-même, nous réussirons encore moins."
Le P. Glinski baisa avec un doucereux sourire la main de Mme Oginska et partit silencieusement et mystérieusement comme il était venu. Une fois dehors, il se glissa le long des maisons pour ne pas être aperçu d'Anitta, et ne se sentit en sûreté qu'après avoir tourné dans une rue voisine et populeuse, où il se perdit dans la foule.
A midi sonnant, l'équipage du comte Soltyk s'arrêtait devant le palais des Oginski. Après avoir déposé sa précieuse pelisse de zibeline dans l'antichambre, le comte, en toilette parisienne des plus élégantes, entra dans le salon, où M. Oginski vint à sa rencontre. Quelques instants plus tard, Mme Oginska arrivait avec un grand froufrou de jupes. On s'assit, on échangea quelques formules de politesse; puis il y eut un moment de silence pénible dans le magnifique salon, tout rempli d'un parfum distingué. On n'entendait que le tic-tac monotone de l'antique horloge enfermée dans son énorme gaine de bois et la chanson des flammes qui dansaient dans la cheminée à l'italienne.