Zésim se promena de long en large dans le vestibule de l'escalier et attendit la bien-aimée. Il s'écoula encore quelques minutes qui lui parurent bien pénibles; puis des applaudissements éclatèrent, et en même temps les portes s'ouvrirent. Le public sortit en foule. Sur toutes les marches descendaient lentement des dames élégantes avec leurs cavaliers. De toutes parts ce n'étaient que causeries et rires.

Enfin il aperçut Anitta. Elle marchait en avant avec le comte. Ses parents suivaient. Zésim se dissimula derrière un pilier, de façon à ne pas être vu de la jeune fille, et observa ses mouvements et sa physionomie avec une attention douloureuse. Il pouvait être satisfait. Anitta si vive, si gaie d'habitude, avait l'air d'une statue; rien ne remuait en elle; sur son visage se lisait une froide indifférence, pendant que le comte se donnait toutes les peines du monde pour lui arracher un sourire et la dévorait de son regard de flamme. Zésim vit aussi Soltyk aider la mère à monter en voiture, et la fille refuser son aide. Il respira, et, tranquillisé, entra dans le café le plus proche pour parcourir les journaux du soir; puis il reprit le chemin de sa maison.

Le lendemain au retour de l'exercice, il trouva une lettre d'Anitta que Tarass avait apportée pendant son absence. Il la baisa, ouvrir l'enveloppe et lut ce qui suit:

"Venez ce soir pour la bénédiction à l'église catholique, et attendez-moi à gauche de la grande porte, près du premier confessionnal. Votre fidèle Anitta."

Quand Zésim vint le soir à l'église, on commençait à allumer les cierges à l'autel. Il se posta près de la chaire derrière une colonne. De là, il pouvait embrasser d'un coup d'oeil toute l'église. Dans sa situation présente, c'était déjà pour lui un bonheur indicible que de voir, même de loin, la bien-aimée. Un instant avant que le prêtre sortît de la sacristie, elle apparut accompagnée de Tarass. Elle s'avança d'un pas lent et modeste à travers les rangées de fidèles jusqu'au premier banc, où elle s'assit. Après avoir posé devant elle son livre de prières, elle leva instinctivement les yeux et aperçut Zésim. Il la salua d'une légère inclinaison de la tête et elle lui répondit par un sourire plein de bonté et de tendresse.

Le service divin commença. Les fidèles agenouillés chantaient, accompagnés par l'orgue, ce chant admirable de la bénédiction qui, comme une révélation consolante, pénètre dans les coeurs tourmentés et endoloris des hommes. La voix d'Anitta s'élevait au dessus des autres, comme le chant de l'alouette s'élève au dessus des bruits de la campagne au printemps. Ses yeux attachés à la voûte semblaient apercevoir les étoiles éternelles, et, dans un sentiment de naïve reconnaissance, chercher Dieu qui a créé le monde, le printemps, la jeunesse et l'amour. Jamais Zésim n'avait été si pieux. La bien-aimée, telle un ange, emportait la prière du jeune homme avec la sienne jusqu'au ciel.

Quand les chants et l'orgue eurent cessé et que le prêtre eut quitté l'autel, la foule sortit lentement de la maison de Dieu. Zésim suivit le flot et arriva heureusement au confessionnal où il devait attendre Anitta. Elle restait toujours agenouillée et plongée dans la prière. Ce ne fut que quand le sacristain en robe rouge et en blanc surplis vint éteindre les cierges qu'elle se leva, fit un signe de croix et se dirigea, sans se presser, vers l'endroit où elle espérait trouver le bien-aimé.

Zésim fit deux pas à sa rencontre; ils se serrèrent les mains et se regardèrent; puis il releva la manche de la jeune fille et lui baisa le bras.

"J'ai bien des choses à vous dire, commença-t-elle.

- Avant tout, je dois vous demander pardon, dit Zésim, pour avoir douté de vous un instant.