Cette belle créature, qui paraissait froide et qui savait si bien se dominer, perdit, pour quelques instants, tout empire sur elle-même. Elle poussa d'abord un léger cri, qu'il prit pour l'expression de son étonnement, tandis que dans ce cri vibraient toute la douleur et toute la révolte désespérée d'une âme à la torture; puis elle devint toute blanche; ses lèvres mêmes pâlirent, et la seconde d'après, cette pâleur de mort disparut sous une rougeur enflammée. Elle se leva brusquement et se mit à aller et venir, en proie à une vive émotion.

"Racontez-moi donc, murmura-t-elle, racontez-moi tout ce que vous savez. Les parents l'ont éconduit, et elle… elle aussi?… et elle se marie avec le comte Soltyk? Avez-vous bien compris?

- Oui, certainement," répondit Sessawine sans s'étonner le moins du monde des façons de Dragomira.

Il y a des hommes qui ont des yeux pour ne point voir.

"Elle a joué et badiné avec lui, voilà tout, et le pauvre lieutenant a cru que c'était sérieux.

- Et elle pend le comte?

- Pourquoi ne le prendrait-elle pas?"

Dragomira s'était remise; elle avait reconquis son visage calme de tous les jours, ses couleurs délicates et son regard froid.

"Qu'ai-je donc? se demanda-t-elle à elle-même en allant se rasseoir dans le coin du divan, pendant que Sessawine continuait son récit. C'est comme si j'avais la fièvre; mon coeur se serre convulsivement. Pourquoi tout cela? Parce que je sais Zésim malheureux? Non. Parce qu'il a pu se passer si vite de moi, parce qu'il a donné son coeur à une autre? Serais-je jalouse? Je l'aime donc?"

Un frisson lui courut partout le corps à cette pensée. Cependant, lorsque Sessawine l'eut quittée, elle se mit son secrétaire, jeta quelques lignes sur le papier et les envoya à Zésim.