Nous ne sommes jamais plus disposés à tomber dans un piège enchanté que quand nous aimons, et que nous sommes séparés de l'objet de notre amour. Tel se trouvait Zésim au milieu du vertige du monde, seul avec ses sentiments, ses rêves, ses ardents désirs, ses brûlantes aspirations. L'être charmant à qui il aurait voulu confier les plus secrètes et les meilleurs émotions de son âme lui semblait disparu pour toujours; personne n'était là pour entendre ses serments, ses paroles passionnées; personne, pour partager sa douleur; personne, pour dissiper ses doutes.
C'est en ce moment que du nuage qui l'enveloppait il voyait sortir de nouveau la belle et sévère figure de sa compagne d'adolescence, et il se laissait aller, presque sans en avoir conscience, avec une nouvelle ardeur, un nouvel enthousiasme, à cette séduisante et trompeuse impression.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner s'il vint le soir beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendait, ce qui l'obligea de se contenter pendant quelques moments de la société de Cirilla, qui jouait avec beaucoup d'habileté son rôle de bonne et brave tante. Dragomira était encore à sa toilette, elle qui d'habitude dédaignait toute espèce de parure et affectait un mise d'une simplicité et d'une humilité monastiques. Lorsqu'enfin elle entra un froid et fier sourire sur les lèvres, Zésim se demanda ce qui lui était arrivé. Il lui semblait qu'il n'avait jamais encore vu Dragomira et qu'il l'apercevait pour la première fois, tellement elle lui apparaissait changée. La religieuse, la pénitente était devenue une dame du monde, richement et coquettement habillée comme si elle partait pour faire des conquêtes. D'un seul coup d'oeil il lui découvrit cent nouveaux attraits. Elle lui paraissait plus grande, d'une taille plus pleine et plus majestueuse avec la longue robe de soie traînante et la kazabaïka de velours rouge garnie de zibeline, qui, pour la première fois, faisait ressortir aux yeux émerveillés du jeune homme ce beau cou et ces épaules de marbre. Combien était joli ce petit pied chaussé de pantoufles turques brodées d'or! Combien était splendide dans son abondance superbe cette chevelure blonde, retenue et non serrée par un ruban rouge, et pourtant un camélia blanc au milieu de ses flots d'or.
Elle tendit la main à Zésim et le fit asseoir près de la cheminée. Cirilla allait et venait pour préparer le thé et laissait continuellement les deux jeunes gens seuls ensemble, sans avoir l'air d'y mettre aucune intention. Dragomira employait chacun de ces moments-là à envelopper Zésim de nouveaux lacs enchantés. Elle voyait l'effet qu'elle produisait sur lui et elle l'augmentait encore par ses paroles et ses regards. Elle voulait plaire, ravir, conquérir, et elle y réussissait complètement. C'était comme si elle avait été emportée avec Zésim vers l'Océan, sur une petite barque sans voile ni rames; mais aucun des deux ne demandait où ils étaient entraînés.
On prit le thé; on se raconta gaiement et sans y attacher, du reste, aucune importance, les nouvelles de la ville; puis Cirilla sortit de la chambre.
La tête de Zésim était remplie des idées les plus contradictoires et son coeur était agité par les sentiments les plus étranges. Il se mit à marcher à grands pas dans la chambre. La pâleur et la rougeur se succédaient sur ses joues, que les émotions et les chagrins des dernières semaines avaient profondément creusées.
Enfin Dragomira se leva lentement. Elle vint se mettre devant lui, et, le regardant fixement de ses yeux bleus, lui posa ses mains sur les épaules;
"Pauvre ami!" dit-elle doucement.
Il baissa la tête et garda le silence.
"Vous êtes malheureux, continua Dragomira, vous vous consumez dans le chagrin. Ah! si je pouvais faire quelque chose pour adoucir votre peine!