- Oh! racontez-le donc, dit Anitta.

- Racontez tout ce que vous savez, tout! s'écria Henryka.

- Ce n'est pas beaucoup, comme je vous l'ai dit. Cette secte, mieux que toute autre, s'entend à envelopper des ténèbres du mystère les horreurs qu'elle commet au nom d'un Dieu qui n'a aucun rapport ni avec elle ni avec les misérables qui la composent. Jamais jusqu'à présent la police, malgré sa vigilance, n'est parvenue à livrer aux tribunaux un seul membre de cette association sanguinaire.

- Peut-être tout cela n'est-il qu'un conte, dit Soltyk.

- Non, on ne peut pas douter de l'existence de ces malfaiteurs; tous les jours on en a des preuves, reprit le P. Glinski; leurs articles de foi et leurs actes font penser aux étrangleurs de l'Inde. Comme ceux-ci, ils voient dans l'existence une expiation, un supplice qui nous est infligé pour nos péchés antérieurs, et ils croient que ceux-là seuls vont à Dieu et obtiennent la félicité éternelle qui terminent cette existence par une mort accompagnée de souffrances. Ceux qui subissent volontairement des pénitences cruelles et qui dans leur exaltation se soumettent aux tortures sans nom du martyre s'acquièrent des mérites particuliers. Cependant les âmes sauvées de cette façon ne suffisent pas aux dispensateurs du ciel. Il est une oeuvre particulièrement méritoire à leurs yeux: c'est de s'emparer soit par ruse, soit par force, de ceux qui ne se laissent pas convertir à leur exécrable doctrine, et de les livrer au couteau de leurs prêtres; sinon, ils leur donnent la mort là où ils en trouvent l'occasion. Aussi les dispensateurs du ciel font-ils une chasse perpétuelle aux âmes, pour avoir de nouvelles victimes. Dès qu'ils en ont pris une, ils l'entraînent dans une de leurs tanières cachées, et là, ils lui infligent une pénitence et des souffrances variées selon la mesure de ses péchés. Enfin arrive le jour où la victime est immolée solennellement par le prêtre, devant l'autel, en présence du crucifix.

- Tout cela semble incroyable, dit Sessawine.

- Soyez sûr que je m'en tiens à la stricte vérité, répondit le jésuite, et ce n'est pas tout, j'ai bien plus étrange que cela à vous raconter. De même que dans la plupart des sectes russes, la femme, chez les dispensateurs du ciel, est considérée comme un être plus pur, plus haut, meilleur que l'homme, et elle joue le principal rôle. Il y a trois types de femmes dans cette secte, la Pénitente, qui cherche à regagner le ciel par le renoncement et les souffrances volontaires; la Pêcheuse d'âmes, qui attire les victimes dans le filet, et la Sacrificatrice, qui se consacre au culte sanglant et qui immole au nom de Dieu ceux qui ont été voués à la mort. De ces trois espèces de femmes, la Pêcheuse d'âmes est la plus intéressante et la plus dangereuse; car elle vit au milieu de nous sans que nous nous doutions de sa mission, attendu que son ténébreux fanatisme se cache sous le masque d'une élégante dame du monde."

A ces dernières paroles, Anitta, cédant à un mouvement instinctif de peur, regarda involontairement Dragomira. Celle-ci, qui jusqu'alors était restée calme et n'avait nullement paru s'intéresser à ce qui se disait, leva lentement ses grands yeux bleus et dirigea sur le P. Glinski un regard qui fit frissonner Anitta. C'était le regard froid et sanguinaire d'un tigre.

Personne ne l'avait remarqué, personne excepté Anitta. Dragomira reprit alors son visage indifférent, impassible, où l'on cherchait en vain à lire; mais Anitta ne pouvait plus oublier cet unique regard, et, sans être en état de se rendre compte de son impression, elle pensa à Zésim avec une angoisse profonde et un douloureux pressentiment.

XXIII