Pendant que Zésim, triste et l'esprit tourmenté par les impressions les plus contradictoires, reprenait le chemin de sa demeure, le soir était venu, l'épaisse brume d'automne s'était levée, et, comme une mer aux vagues silencieuses, s'était répandue sur la vaste plaine.
Dragomira, les bras croisés sur la poitrine, se tenait à la fenêtre et regardait fixement dans la cour come dans une chaudière de sorcières bouillonnante, d'où se seraient élancés des fantômes nocturnes enveloppés de linceuls traînants, des démons aux gigantesques ailes de chauve-souris, ou des gnomes à barbe grise. Tout à coup, de l'épais brouillard sortit un paysan petit-russien, d'une taille de géant, avec une chevelure blonde touffue comme celle d'un Samson. Il s'inclina profondément devant elle.
"C'est toi, Doliva? demanda Dragomira en se penchant à la fenêtre.
- Oui, c'est moi, dit le géant à voix basse, le prêtre m'envoie, il attend la noble demoiselle.
- Maintenant, sur-le-champ?
- Oui, sur-le-champ."
Dragomira fit signe de la tête et disparut. Elle changea de vêtements à la hâte et descendit dans la cour, où Doliva tenait prêt le cheval qu'il avait sellé pour elle pendant ce temps-là. En un clin d'oeil, elle s'assit sur l'animal fougueux, et franchissant la porte au galop, le lança droit à travers les champs de chaume, les prairies, les bois, en lui faisant sauter les ruisseaux et les fossés. On eût dit qu'une troupe de cavaliers fantastiques l'accompagnait dans sa course furieuse. Devant elle, dans le ciel, semblait se dresser une tête gigantesque avec une longue barbe grise qui descendait jusqu'à terre en ondoyant.
Sans se soucier des obstacles de la route, ni des formes menaçantes qui sortaient du brouillard, elle poussait toujours en avant son cheval, sous les pieds duquel tremblait maintenant le pont de bois. Enfin, rapide comme la tempête, elle arriva à Okosim.
L'ancien château des starostes polonais était bâti sur une colline rocheuse qui s'élevait brusquement de l'autre côté du Dnieper, comme si le feu d'un volcan l'avait fait jaillir de la plaine et de la forêt. Il fallait s'en approcher pour apercevoir ses tours rondes, couvertes de plaques de métal, qui maintenant dépassaient à peine les cimes des chênes et des hêtres séculaires. Une muraille d'une grande élévation entourait les bâtiments isolés; elle se dressait immédiatement sur le haut de la pente qui descendait à pic. De cette façon, on ne pouvait parvenir à Okosim que par un côté: il fallait d'abord gravir l'étroit sentier qui serpentait à travers les rochers et les arbres, franchir ensuite le pont jeté comme dans les airs au-dessus d'un précipice, enfin passer la porte aux lourds battants de fer.
Dragomira heurta d'une certaine façon à cette porte. On lui ouvrit et elle pénétra dans l'étroite et sombre cour du château.