- Alors donnez-moi votre main, mon frère en douleur."
Soltyk saisit rapidement la main que lui tendait le beau sphinx et une légère pression fit passer de l'un à l'autre comme une décharge électrique.
Quand la valse fut terminée, Oginski traversa la salle, et, par un léger signe à la manière des francs-maçons, appela dans la garde-robe tous ceux qui participaient à la mise en scène de son idée. Il y eut une petite pause, puis on vit entrer douze couples en costume national polonais, qui se mirent à danser une mazurka. Les couleurs différaient par deux couples; aussi les mouvements rapides des figures, les allées et venues des Kontuschi et des Konfédératki rouges, bleus, verts, jaunes, blancs et lilas qui s'entrecroisaient et se mêlaient, produisaient un charmant tableau et faisaient prendre patience aux spectateurs ravis, pendant le temps dont les absents avaient besoin pour se costumer. Il y eut une nouvelle pause. Puis, les portes s'ouvrirent à deux battants et un splendide cortège fit son entrée dans la salle. En tête marchait Oginski, vêtu du magnifique costume des maréchaux du palais de l'ancienne Pologne, le bâton à la main, comme un hérault de fête; ensuite venait une troupe de musiciens avec le costume turc du siècle dernier; enfin s'avançait un jeu de cartes françaises vivantes, qui représentaient les quatre nations les plus considérables ayant pris part à la guerre de Sept Ans.
D'abord la France figurée par le Coeur. L'as était un page portant le drapeau du royaume. Venait ensuite le roi Louis XV, conduisant par la main Anitta, en marquise de Pompadour. Derrière eux, le duc de Soubise faisait le valet. Il était immédiatement suivi de neuf gardes françaises figurant les neuf autres cartes. Chaque personnage portait sur la poitrine la carte dont il jouait le rôle.
Pique suivait, représenté par la Prusse. Un jeune courtisan avec le drapeau prussien faisait l'as, le grand Frédéric faisait le roi, Henryka la reine, Ziethen le valet, des grenadiers prussiens les autres cartes de deux à dix.
Carreau était figuré par l'Autriche. La grande et blonde Livia, aux formes opulentes, représentait Marie-Thérèse d'une façon splendide. Elle s'avançait fièrement, sa main posée sur celle de son époux François Ier; derrière, l'étendard autrichien. Le maréchal Daun suivait comme valet, à la tête des pandours en manteau rouge.
Enfin venait le Trèfle figuré par la Russie. Un soldat de la garde de
Préobraschenski portait le drapeau. Dragomira représentait la czarine
Elisabeth, dont le favori, Alexis Rasumowki, tenait la place du
roi. Le général comte Apraxin et des cosaques fermaient la marche.
L'effet produit fut immense. Sur les visages des spectateurs se peignaient l'étonnement, le plaisir, l'admiration. De temps en temps un murmure flatteur se faisait entendre. Quand le cortège eut défilé trois fois autour du grand salon, les cartes vivantes se groupèrent le long de la paroi principale et formèrent des tableaux éblouissants de couleurs; les rois et les reines se tenaient au premier rang.
Ce fut alors une véritable tempête d'applaudissements; on battait des mains et l'on criait bravo comme au théâtre.
Les gardes françaises et les grenadiers prussiens représentèrent une espèce de pas d'armes; puis les Russes et les Autrichiens réunis dansèrent la sauvage et pittoresque Cosaque; enfin les quatre couples royaux exécutèrent un menuet. Après quoi tous ces personnages se séparèrent, et les messieurs se pressèrent autour des quatre reines pour leur présenter leurs hommages.