On monta deux à deux. Quand on se fut débarrassé des vêtements d'hiver et que les dames eurent rajusté leurs toilettes devant le miroir, on passa à table. La vieille et massive argenterie de famille s'étalait dans toute sa splendeur et les babi (gâteaux) s'élevaient en forme de tour de Babel à une hauteur incroyable.
Pendant le dîner le ciel s'obscurcit et peu de temps avant le dessert la neige se mit subitement à tomber, non pas en flocons, mais en masses énormes. C'était comme si le ciel blanc de l'hiver se fût précipité tout d'un coup sur la terre. En même temps il s'élevait une violente tempête qui ne tarda pas à souffler avec rage à travers les fenêtres et les portes; les murs en étaient ébranlés, et dans les cheminées retentissait un bruit comparable à celui des trompettes du jugement dernier.
Le maréchal annonça avec une mine toute déconfite qu'un ouragan de neige, ce simoun d'hiver des plaines sarmates, était en marche. Dans le premier moment tous se regardèrent avec perplexité, car plus d'une fois (et les exemples ne manquaient pas); cet hôte sauvage des steppes avait littéralement enseveli pour bien des jours de vastes étendues de pays sous son lourd et éblouissant linceul; si bien que les habitants avaient été emprisonnés dans leurs maisons par des murailles de glace et de neige. Mais Monkony prit immédiatement la chose par le côté amusant.
"Que pourrais-je souhaiter de mieux, comme maître de maison, s'écria-t-il, que de vous voir touts, mes chers hôtes, devenus mes prisonniers pour une semaine? Nous ne risquons de mourir ni de faim ni de soif, la musique ne nous manquera pas non plus. Le seul malheur, je vous en préviens tout de suite, c'est que les jeunes gens seront forcés de coucher tous ensemble dans la salle de bal, sur la paille."
Les rires et les applaudissements éclatèrent. Personne ne songea plus à s'attrister. Chacun s'abandonna sans souci au plaisir et laissa la tempête continuer à faire rage.
On sortit de table, par conséquent, beaucoup plus tard qu'on n'y avait compté. Un rideau blanc séparait le château du reste du monde, et la nuit vint, naturellement, plus tôt que d'habitude. On alluma les bougies des candélabres et des appliques dorées, et comme on trouva qu'il était trop tôt pour danser, la jeunesse organisa différents amusements, pendant que les personnes plus âgées se faisaient dresser des tables de jeu.
Quand Zésim, Soltyk et Sessawine eurent épuisé toute leur verve, le P. Glinski proposa de représenter des tableaux vivants. Cette proposition fut très favorablement accueillie, et l'on se mit tout de suite à l'exécution.
On improvisa une scène dans la chambre d'à côté; les battants de la porte furent enlevés et remplacés par des portières; les chaises furent disposées en rang pour les spectateurs.
Le premier tableau représenta Judith et Holopherne. Soltyk faisait le général assyrien. Il était étendu et dormait sur un divan turc. Devant lui, debout, se tenait Dragomira, drapée dans un tapis de table brodé d'or. Ses cheveux dénoués tombaient autour d'elle en flots d'or; elle avait une riche parure de perles; le bras levé et tenant un kandgiar, elle semblait prête à lui trancher la tête.
Quand le rideau fut fermé, Dragomira s'assit rapidement à côté du comte.