Pendant trois longs jours, qui lui parurent une éternité, le comte attendit un message de Dragomira. Le soir du troisième jour, Barichar, sous la livrée d'un domestique de grande maison, apparut au noble club où jouait Soltyk et lui remit une lettre. Le comte la parcourut.

"J'y vais;" dit-il. Il glissa une pièce de monnaie dans la main de Barichar, descendit promptement l'escalier, sauta dans sa voiture, rentra chez lui et fit sa toilette avec un soin méticuleux.

Une heure plus tard, sa voiture s'arrêtait devant la maison de Dragomira. Il la renvoya et monta l'escalier conduit par Barichar. Celui-ci ouvrit la porte et Soltyk se trouva dans une chambre de réception. Au moment où il ôtait sa pelisse, Dragomira vint à lui et lui tendit la main.

"Etes-vous seule? demanda-t-il en portant la main de la jeune fille à ses lèvres.

- Oui."

Dragomira retira doucement sa main et s'assit devant la cheminée. Le comte, les deux mains posées sur le dossier du fauteuil qu'elle lui avait indiqué, cherchait à lire sur son visage. Mais ce visage était froid et fermé comme d'habitude, et les beaux yeux bleus avaient pareillement leur éclat glacial.

Malgré son émotion, Soltyk remarqua que Dragomira s'était faite belle pour lui. C'était la première fois qu'il la voyait à la maison en négligé, dans cette mise que les jolies femmes soignent avec un art raffiné. On eût dit qu'elle avait été surprise et dérangée au milieu de son repos, et que, pour le recevoir, elle avait passé à la hâte le premier vêtement venu. Et cependant l'harmonie la plus exquise régnait dans sa toilette, dont toutes les parties allaient ensemble comme les accords de la plus séduisante mélodie. Sous le velours rouge de sang et la zibeline brun-doré de sa jaquette aux larges manches qu'elle avait laissée ouverte, la soie bleue de son peignoir et les dentelles blanches qui la garnissaient apparaissaient légères et vaporeuses comme un duvet de fleur ou comme une neige délicate. Rien de plus délicieux que l'arrangement de sa riche chevelure blonde qui descendait jusque sur ses épaules dans le plus opulent désordre. Ce n'était pas par hasard qu'elle avait choisi de petites pantoufles de satin noir brodées de perles; ce n'était pas par hasard que son bras avait pour tout ornement un large bracelet d'or tout uni; ce n'était pas par hasard non plus qu'elle n'avait rien dans les cheveux qu'un camélia rouge.

Elle aussi découvrit immédiatement qu'il avait dû faire une station devant le miroir, si vite qu'il voulût venir chez elle. Mais si la pensée qu'elle avait eu l'intention de lui paraître belle fit concevoir des espérances au comte, Dragomira fut bien près de rire en voyant sa chevelure frisée et sa cravate bizarre et en sentant le parfum que ses vêtements exhalaient avec surabondance. A ce moment, pour la première fois, il lui parut faible, et aussitôt elle se sentit assez forte pour se jouer de lui.

"M'expliquerez-vous enfin l'énigme qui me tourmente depuis des semaines? dit Soltyk.

- Oui, répondit-elle avec calme.