- Non, à la police, s'écria Tarass, et le plus vite possible; sans quoi cette bande de meurtriers nous échappe."

XIX

LA FUITE

Je te conduis à la cité des damnés. DANTE.

Quand Dschika revint avec la nouvelle que Zésim et Anitta étaient partis ensemble dans le traîneau et que la route était libre, Dragomira sauta sur le cheval qu'on lui amenait. Elle envoya Tabisch à Cirilla et Dschika à Sergitsch, pour les avertir. Le vieillard qui, jusqu'alors, avait gardé la maison solitaire, ouvrit la porte et la ferma du dehors quand Dragomira fut partie. Elle prit la direction de Chomtschin, pendant qu'il se hâtait de descendre vers la rive du fleuve où le bateau était toujours attaché.

Dragomira traversa la faubourg au galop et se lança à toute bride sur la grand'route qui conduisait au château de Soltyk. Dans sa course furieuse elle avait l'air de fuir des ennemis qu'elle aurait eus sur les talons. De temps en temps elle excitait encore son ardent cheval de l'Ukraine, de la voix et du fouet. Autour d'elle, le vent mugissait; au-dessus d'elle s'étendait la voûte du ciel étincelant d'étoiles; devant elle apparaissait au-dessus de l'horizon le disque de la lune comme un but éblouissant.

Elle ne rencontra personne. Il n'y avait sur la route ni village ni cabaret. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne distinguait que de vastes plaines blanches, au-dessus desquelles flottait une brume que traversait la lueur argentée de la lune.

Dragomira livrait le dernier combat, le combat décisif. Elle se voyait découverte; elle savait que maintenant il fallait agir, que le temps de la ruse et de la tromperie était passé. Le masque était tombé pour Zésim lui-même. Si elle n'avait pas le courage de tout risquer, il était perdu pour elle. Elle se demanda si elle l'aimait réellement, et une voix plus forte que sa froide prudence et sa volonté de fer lui répondit oui. Et Soltyk? Qu'éprouvait-elle pour lui? Lui non plus ne lui était pas indifférent; elle se sentait entraînée vers lui par une force presque mystérieuse. Oui, elle le comprenait maintenant, Soltyk était un homme de la même race qu'elle; mais son coeur parlait haut pour Zésim, peut-être justement parce qu'elle se voyait supérieure à lui, parce qu'il lui paraissait faible et indécis. Elle ressentait une sorte de tendre pitié pour lui, et la jalousie, l'orgueil féminin froissé transformaient cette tendresse en passion, en fureur.

Pendant que les étincelles jaillissaient sous les sabots de son cheval, elle levait son poing fermé vers le ciel, et jurait que tant qu'il lui resterait un souffle de vie, Zésim n'appartiendrait à aucune autre femme. Chose étrange, la pensée de la mort, avec laquelle elle était si familiarisée, l'effrayait en ce moment; elle frissonnait, elle avait le coeur serré par l'angoisse. Elle n'avait jamais encore aimé; jamais encore elle n'avait été aimée. Tous ces rêves charmants qui voltigent autour des jeunes filles lui étaient jusqu'alors restés étrangers. Un désir ardent come une fièvre s'était emparé d'elle tout à coup: elle ne voulait pas mourir sans connaître le bonheur de l'amour. Elle avait encore conscience de son pouvoir: si elle allait au-devant de lui et si elle lui avouait tout, pourrait-il rester froid? Pourrait-il lui résister? Non. Elle voulait, elle devait le conquérir; elle voulait devenir sa femme, pécher avec lui et mourir avec lui. Mais auparavant il fallait livrer le comte au couteau.

Dès qu'elle aurait rempli sa mission, elle serait libre. Alors elle appartiendrait au bien-aimé; et qui oserait lui arracher Zésim une fois qu'elle le tiendrait dans ses bras?