Elle ne répondit rien. Elle lui donna un baiser et le regarda, puis lui ordonna de s'asseoir à son secrétaire et d'écrire ce qu'elle lui dicterait.
C'était une lettre destinée au jésuite et qu'elle regardait comme nécessaire pour la protéger contre ceux qui la poursuivaient. Le comte informait Glinski qu'il avait épousé Dragomira et qu'il était en route avec elle pour Moscou. Il avait l'intention de partir de cette ville pour faire avec sa femme un voyage à l'étranger. A la fin de sa lettre, il priait le jésuite de ne pas le trahir et de répandre le bruit que Dragomira s'était enfuie du côté de la Moldavie.
La lettre fut confiée à un piqueur du comte qui devait la porter à
Kiew. Les deux époux descendirent alors l'escalier. Karow suivait avec
Mme Maloutine.
Deux traîneaux couverts attendaient dans la cour du château. Dans le premier montèrent Mme Maloutine et Karow, qui s'installa sur le siège du cocher et prit lui-même les rênes. Tabisch conduisait le second traîneau où Soltyk avait aidé sa jeune femme à monter. Ils ne risquaient donc pas d'être découverts. Personne au château ne pouvait savoir quelle direction ils avaient prise. Ils étaient partis ostensiblement pour Kiew, mais ils tournèrent vers le sud et suivirent la route d'Okozyn par Kasinka Mala.
Le traîneau de Soltyk et de Dragomira faisait penser à une de ces gondoles vénitiennes munies d'une cabine noire fermée où les amoureux aiment à se donner rendez-vous entre le ciel et l'eau. Rapide aussi comme une gondole, il filait à travers l'océan de neige qui recouvrait la steppe.
Le plancher de la petite chambre dans laquelle les deux époux étaient étendus sur de moelleux coussins disparaissait sous de riches fourrures: d'épaisses tentures formaient autour d'eux une sorte de tente et les protégeaient contre le froid et la neige.
Pendant quelque temps ils restèrent silencieux; puis la main de Soltyk chercha celle de sa femme. Il la trouva tiède et disposée à répondre tendrement à la pression de la sienne, sous la peau d'ours dont il avait enveloppé Dragomira.
"Es-tu heureux? demanda-t-elle.
- Heureux d'un bonheur ineffable!
- Je te rendrai plus heureux encore," dit-elle tout bas, en appuyant son adorable tête sur l'épaule de son mari et en lui tendant ses lèvres rouges qu'entr'ouvrait un délicieux sourire. Il l'attira contre lui et ils confondirent leurs âmes en un long baiser. Aucune parole ne sortait de leur bouche. Ils s'abandonnèrent tout entiers à cette sensation de bonheur infini qui les inondait come une lumière et comme une flamme et qui faisait vibrer toutes leurs fibres. Au dehors, à la lueur fantastique de la une, volaient et croassaient les corbeaux, ces messagers de mort. Ils ne les entendirent pas: devant eux étaient la vie, la joie, le bonheur.