»—Où irons-nous? demanda-t-elle.

»—Là où il n'y a pas d'hommes, dans le désert.

»—Je suis prête à te suivre.

»—Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l'hiver est proche et nous n'aurons pas d'abri.

»Je commençai par redresser une faux pour en faire l'arme qui fut si redoutable entre les mains de nos paysans dans leur guerre contre la noblesse; puis je remplis deux carnassières de linge, de poudre, de plomb et de tabac; chacun de nous avait deux pistolets et un poignard à la ceinture, plus un fusil en bandoulière. Je démolis la barricade, j'ouvris doucement la porte de derrière et, me glissant inaperçu dans la cour, je mis le feu aux granges et à l'étable; après quoi je gagnai la cave pour allumer la mèche dont un des bouts trempait dans le tonneau de poudre grand ouvert. Luba me regardait faire; elle n'avait point voulu s'éloigner d'un pas, craignant que l'explosion n'eût lieu trop vite: en ce cas, c'eût été son désir de mourir avec moi. La mèche commençait à brûler lentement. Je saisis ma faux.

»—Dépêchons-nous! m'écriai-je.

»En hâte nous remontâmes les degrés pour traverser la cour et atteindre ensuite les champs. A trois cents pas de la seigneurie une bande furieuse nous accosta.

»—Le voilà, ce brigand! prenez-le! liez-le!

»Je brandis ma faux et la promenai à deux reprises autour de moi; trois hommes furent fauchés comme des épis mûrs. Luba luttait contre deux forcenés. Au moment même un épouvantable fracas se fit entendre; le sol trembla sous nos pieds. C'était ma maison qui sautait. Presque en même temps les flammes sortaient des communs; la paille et le blé enfermés répandirent l'incendie avec une rapidité terrible. Nos adversaires s'étaient jetés éperdus la face contre terre ou fuyaient dans toutes les directions. Nous nous esquivâmes heureusement. Mes deux chiens m'avaient d'abord suivi, mais lorsque l'épouvantable détonation se fit entendre et que l'on put croire que la terre se fendait, je perdis l'un d'eux; l'autre resta. Nous traversâmes les champs, et, ayant atteint la forêt, nous prîmes un étroit sentier que je connaissais bien. Au bout d'une heure environ, nous étions sur une colline, d'où l'on jouissait d'une vue étendue. A nos pieds s'étendait le monde maudit, comme un sépulcre au fond duquel brûlait ma seigneurie en guise de torche funèbre. Nous nous arrêtâmes tout juste assez pour reprendre haleine. Que nous importait le monde désormais? Notre chemin conduisait au désert.

V