La baronne avait trente ans à cette époque, c'est à-dire l'âge où une femme bien portante est à l'apogée de ses charmes et plus dangereuse que jamais; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon chatoyant, mais il se couche à ses pieds comme un chien soumis. La tête de Warwara rappelait la beauté sévère de la Vénus au miroir, du Titien; sa haute taille, sa démarche avaient autant de grâce que de majesté. Elle était riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait satisfaire tous ses désirs, et cependant elle n'était pas contente. Une perpétuelle inquiétude, qu'elle attribuait à ses nerfs malades, la tourmentait sourdement. Chaque jour, son médecin lui donnait de nouveaux conseils; enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:

—Il vous faudrait plus d'activité, madame, dit-il gravement; occupez-vous de quelque façon utile.

Warwara s'occupa en effet, et de la manière qui, à son point de vue, était le plus utile.

Elle était entrée en relations à Lemberg avec un Juif du nom de Gottesmann; ce personnage, aussi dévot que rusé, possédait toute sa confiance. Gottesmann n'était certes pas ce qu'on appelle un honnête homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour esquiver la loi sans se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commença donc à dépenser utilement son activité selon l'ordonnance du médecin. L'hiver, elle habitait Lemberg, et l'été Separowze, s'occupant à la campagne comme à la ville d'affaires aussi variées qu'intéressantes. Elle prêtait de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de famille qui étudiaient dans la capitale, aux petits employés. L'embarras de ces pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scènes de drames auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs détendus un charme indicible; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un lieutenant, ayant engagé sa parole d'honneur, se voyait sur le point de perdre son grade, quand un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père de famille criblé de dettes se tordait à ses pieds, tel qu'un ver qu'on écrase, alors elle jouissait réellement de la vie et savourait jusqu'aux moindres détails de la situation, sans en dédaigner un seul. D'abord elle feignait d'être inflexible, puis elle accordait une vague espérance, comme si les prières de ses débiteurs aux abois et quelques à-compte, toujours bien reçus, l'eussent désarmée; mais la saisie ne s'ensuivait pas moins. Les atermoiements n'avaient d'autre but que de rassurer ses victimes afin de lui permettre de fondre sur elles à l'improviste. Quand elle avait traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il se trouvait que sans rien risquer elle avait savouré quelques agitations délicieuses.

—Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs maîtresses à la fois. Moi, j'ai des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir est d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour dettes.

Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la satisfaction de les torturer ne l'eût jamais dédommagée d'une perte; l'avidité l'emportait encore chez elle sur la jouissance qu'elle éprouvait à faire sentir aux malheureux le pouvoir de l'argent.

Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses spéculations. Elle prêtait sur des immeubles, sur le blé, sur des marchandises de toutes sortes. Si le payement ne s'effectuait pas au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engagé, l'exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann se rendait d'ordinaire acquéreur à vil prix pour revendre ensuite le plus avantageusement possible. Nombre de marchés frisaient la ligne de séparation qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses permises et les choses défendues. La baronne tendait volontiers ses filets sur les terrains vagues où la justice n'a point de prise. Ainsi, elle possédait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine maison à Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs voulut acheter un immeuble. Warwara s'empressa de recommander la maison de Cracovie, mais elle passa sous silence ce détail peu important qu'elle en possédât la moitié. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme propriétaire unique, demanda le double de cette somme; mais M. Gottesmann, qui s'était posé en entremetteur, conseilla fortement à l'acquéreur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer de plus. C'était aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, il lui manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme à douze pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut conclue; Warwara reçut aussitôt sa part de vingt mille florins, plus dix mille florins pour l'argent prêté; elle trouva moyen en outre de grappiller dix mille francs de chicanes.

Autant la baronne était indulgente pour elle-même, autant elle se montrait sévère pour autrui; elle dépouillait sans scrupule; mais le sens moral s'éveillait chez elle dès qu'elle se sentait lésée, si peu que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions contre les coupables! Un de ses fermiers, ruiné par la grêle ou par un incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se tordait les mains en s'écriant:—Désormais, je ne me fierai à personne, non, à personne! Moi qui vous croyais honnête homme! N'est-ce pas, Hermine? toi aussi, tu le croyais honnête? Et maintenant vous descendez au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma présence!...—Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitôt d'être honnête. Hélas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans chacun des pauvres hères qu'ils rançonnent et un fripon en celui qui leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos créanciers ne sont-ils pas toujours à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des coquins? Demander à Warwara un peu de pitié pour des paresseux, des prodigues, des maladroits, c'eût été vraiment trop exiger d'une femme raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse à se reprocher; la sensibilité ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-mêmes devenaient au besoin singulièrement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les eût exaspérés, mais le spectacle d'une exécution ne les chatouillait que très-agréablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait même une telle intrépidité lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un jour victime de son héroïsme.

Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand faiseur de projets, qui bâtissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter demain une boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès que lui souriait un nouveau système, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la première sorte, occupé tantôt de l'invention d'un vaisseau perfectionné, tantôt de celle d'un canon ou d'un ballon modèle, eut le malheur de découvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre à faire de la porcelaine. Aussitôt le projet d'une fabrique de porcelaine germa et mûrit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour l'effectuer. Il rendit visite à sa voisine et développa ses idées d'une façon qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci n'hésita pas à lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au bout d'un an. Bien que le bon jeune homme eût été contraint d'écrire douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis de faire l'éloge de son obligeante voisine.

Les constructions avançaient; il se procura des machines, prit des ouvriers; mais, avant le terme échu, il lui fallut encore emprunter trois mille florins, ce qui ne l'empêcha pas d'être obligé de s'arrêter peu après, faute de ressources. L'échéance vint: il dut demander un délai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel à sa patience, elle se montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus embarrassé, Warwara n'hésita pas ensuite à faire saisir la forêt et le moulin. Elle gagna encore dix mille florins à cette saisie. Plus que jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante et procura cinq mille florins pour lesquels le propriétaire souscrivit un billet de six mille, qui en deux années s'éleva jusqu'à douze mille, sans que la fabrique pût être encore mise en activité. Au jour de l'échéance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable femme du cercle, comme il l'avait longtemps nommée, faire main-basse sur la métairie, les troupeaux, les pâturages et enfin sur la fabrique. Il se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait trouvé du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement, l'exploitation lui coûta cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier emprunt de ce constructeur de châteaux en Espagne. La seigneurie, la terre furent vendues par autorité de justice; ensemble elles valaient bien quarante mille florins; les enchères cependant n'atteignirent pas cette somme, ou plutôt à la première et à la seconde enchère aucun acheteur ne se présenta. À la troisième, la plus aimable femme du cercle offrit deux mille florins, et la propriété lui fut adjugée. Alors seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent même très-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet d'une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain membre par membre, comme on mange un artichaut feuille à feuille. Un instant il forma le suprême projet de mettre le feu à sa maison, mais il s'en tint finalement à celui de partir pour Baden, où le râteau du croupier balaya son dernier sou. On le revit dans le pays quelque temps après, déguenillé, en bottes trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter dans le salon de la baronne: