—Pas toujours. Il y a une sorte de pauvreté qui, comme la richesse, étouffe nos élans, paralyse nos forces.
—Ah! vous êtes aussi des ennemis de la richesse? Vous nourrissez ces dangereuses idées modernes qui conduisent au communisme, vous vous faites l'apôtre du partage universel?
—Vous vous trompez, madame, répondis-je. Je crois impossible de rendre tout le monde riche, car si chacun était riche, tout le monde manquerait du nécessaire, personne ne voulant plus travailler. Jusqu'ici, malheureusement, ni les philosophes, ni les économistes, n'ont réussi à résoudre le grand problème d'un partage équitable de la propriété, mais il me paraît hors de doute que, dans la classe moyenne seulement, la vie d'un peuple, celle de l'humanité tout entière pousse de saines racines. La pauvreté, comme la richesse, a toujours arrêté le progrès. Richesse et pauvreté sont les différentes formes de la même maladie. La santé n'existe que là où vous trouvez en équilibre le travail et le gain, et là aussi est la liberté. La propriété sans le travail engendre la tyrannie, et le travail sans la propriété conduit à l'esclavage.
—Mais c'est tout à fait selon la nature, décida la baronne en roulant une nouvelle cigarette.
—Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le contraire. D'où vient que les descendants de familles riches déclinent à la seconde ou troisième génération, tandis que les descendants des pauvres s'élèvent tout aussi sûrement, de sorte que la nature, en somme, tient la balance égale entre la richesse et la pauvreté? Il faut que dans la première il y ait quelque chose de démoralisant, et dans la seconde une force qui nous pousse et nous fait aspirer en haut.
—Vous avez raison, répliqua la baronne: j'ai eu l'occasion d'observer cela par moi-même. Jetons seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez comme tout a changé ici pour les deux grandes races dominantes, la noblesse polonaise et le paysan petit-russien, depuis 1848. Notre noblesse déchoit de plus en plus, tandis que le paysan prospère.
—Vous reconnaissez donc que la circulation de l'argent s'accomplit selon les lois de la nature, tout comme la circulation de la vie?
—C'est pour cela, s'écria la baronne, c'est pour cela que je remercie Dieu de n'avoir pas d'enfants qui gaspilleraient les biens que j'ai su acquérir!
—Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter votre argent là-haut.
—Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps réfléchi à ce que je ferais en cas...