Zénobius entreprit d'arriver à ses fins en se privant de tout.
Plusieurs domestiques furent congédiés; il fit des réformes de toutes sortes, et la seigneurie prit une mine plus désolée encore que du temps de la baronne. L'esprit de cette dernière semblait toujours flotter dans les murs qui avaient abrité son avarice. Toutes les recherches du bien-être et du luxe étaient réservées pour la seule Mika, toujours couchée sur ses coussins comme une petite-maîtresse et plus grondeuse, plus irascible que jamais. Les soins assidus de Zénobius étaient reçus par elle sans l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il dès l'aube pour la brosser lui-même, en vain la baignait-il chaque semaine avec des précautions infinies, la séchant ensuite dans du linge chauffé, l'emmaillotant comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la porter dans le lit d'édredon où elle consentait à dormir. À table, Mika recevait du bout des dents les meilleurs morceaux. Si elle les refusait, Zénobius suppliait, cherchait à l'amuser, appelait une foule de chiens imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu'à ce que Mika, poussée par la jalousie, eût surmonté sa répugnance et mangé son potage. Il lui tenait compagnie dans le carrosse où elle trônait, tout comme une noble dame, disait Piotre; mais rarement elle se décidait à sortir, et il fallut que son gardien, puisqu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner aux soins douteux des domestiques, prît des habitudes sédentaires. Plus de visites au presbytère. A peine lui permettait-elle de lire ou de fumer à sa guise! Combien de fois le pauvre Zénobius fut-il réveillé en sursaut, la nuit, par le cauchemar qui lui montrait Mika courant quelque danger! Il n'avait plus de repos avant de s'être assuré que la bête endormie respirait bien. Le médecin de la maison ne suffisait pas à cette princesse; on consultait pour elle à Kolomea, même à Lemberg; mais rien ne pouvait vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de jour en jour plus lourde et plus haletante.
—Plaignez-moi, me dit Zénobius un jour que j'étais allé le voir; plaignez-moi; je me sacrifie à ce maudit animal, et il ne me donne en échange que du souci, tant de souci que je voudrais le battre jusqu'à l'assommer; mais que deviendraient mes revenus si je suivais mon envie?
J'entrai avec lui dans le salon où Mika reposait accablée sur ses fourrures. Elle ne se leva pas pour courir à la rencontre de Zénobius, elle ne poussa pas un aboiement joyeux, elle ne remua même pas la queue, comme l'eût fait tout autre chien à la vue de son maître. L'homme était ici l'esclave de la bête, et on eût dit que la bête s'en rendait compte, car elle appela Zénobius d'un grognement sourd, et Zénobius obéit à ce chien qu'il détestait, parce que le chien était riche.
—Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reçois des ordres.
Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se levant avec une fureur soudaine, elle se mit à japper en montrant ses dents aiguës, qui mordirent Zénobius de la belle façon lorsqu'il essaya de l'apaiser.
Enfin le pauvre diable tomba dans une mélancolie profonde; il évitait ses amis, maigrissait à vue d'oeil.
—Comment, disait M. Kmietowitch, un homme peut-il être poussé par la cupidité jusqu'à devenir le valet d'une bête?
Il y avait trois mois que la baronne était morte. Un soir, je faisais au presbytère une partie d'échecs avec la belle Cléopha, lorsque Zénobius, tout de noir vêtu, traversa les champs à grands pas, semblable à un corbeau sur la neige, et se précipita dans la chambre où nous étions réunis, la famille du prêtre et moi. Il avait l'air désespéré; ses cheveux tombaient par mèches éparses sur son pâle visage, il tenait un pistolet; sans prononcer un mot, il embrassa les genoux de Cléopha.
—Est-ce que Mika est morte? demandai-je.