7 mai. — Une matinée ensoleillée ; pas un souffle de vent. L’air est si calme que la fumée des pipes s’élève tout droit. Sur la nappe de neige où le ballon doit atterrir, en avant du hangar, c’est un grouillement humain. Successivement l’équipage du Heimdal, les charpentiers et les ouvriers italiens gagnent les emplacements qui leur ont été assignés. Les ordres sont donnés à l’aide de hauts-parleurs, tantôt par le lieutenant Höver en norvégien, tantôt par le major Vallini en italien ; parfois tous deux parlent en même temps, c’est alors une cacophonie complète et personne ne comprend plus. Peu à peu cependant, tout s’arrange, et, lorsque le Norge double le cap Mitra, nous sommes parés pour le recevoir.
Mise en place du mât d’amarrage à la baie du Roi. Spitsberg.
Au début, le ballon apparaît comme une petite tache noire lointaine, en apparence presque immobile ; progressivement elle grandit et bientôt devient une grosse chose flottant dans l’air. C’est le premier aéronef qui visite ces parages reculés ; à mesure qu’il approche, une profonde émotion saisit les assistants.
Après avoir décrit plusieurs cercles au-dessus du champ d’atterrissage, sans doute pour permettre au commandant de reconnaître les lieux, le dirigeable descend lentement vers le sol. La sûreté avec laquelle la manœuvre est exécutée produit sur tous une vive impression. Évidemment, l’homme qui la dirige connaît son affaire.
A 6 heures, le guide-rope est lancé ; aussitôt des centaines de bras vigoureux le saisissent et amènent l’énorme masse du Norge sur le sol. Un calme plat règne ; donc aucune surprise à redouter. Aux fenêtres des trois nacelles apparaissent les têtes des mécaniciens et des autres membres de l’équipage ; entre eux et leurs camarades qui les attendent impatiemment, c’est un échange de congratulations et de souhaits de bienvenue, puis de plaisanteries et de lazzis. La satisfaction est générale. L’aéronef est amené à l’entrée du hangar et très rapidement rentré.
Chez tous ceux qui l’ont vu, notre hangar à suscité une vive admiration en même temps qu’un profond étonnement ; c’est, en effet, un beau travail, tout à l’honneur des ouvriers qui l’ont exécuté, dans l’obscurité et dans le froid de la nuit polaire. Jamais hall aéronautique n’a été édifié dans des conditions aussi pénibles.
Une fois le dirigeable en sécurité, nous poussons en l’honneur de son équipage trois séries de hurrahs et la musique joue les airs nationaux des quatre pays représentés parmi nous : la Norvège, les États-Unis, l’Italie et la Suède.
Dès que les portes des nacelles sont ouvertes, nous nous précipitons à l’intérieur pour souhaiter la bienvenue à nos camarades. Nous félicitons Nobile de sa maîtrise comme commandant, ainsi que des qualités dont le Norge a fait preuve au cours du voyage. Quelle joie de revoir ces vieux amis ! Tous paraissent en parfaite santé, mais tous sont transis et ils nous prient de leur donner le plus tôt possible une tasse de café bouillant. Rien d’étonnant que, dans leurs légers costumes de sport, comme on en porte l’été aux environs d’Oslo, ils aient souffert du froid. Pour quelles raisons nos camarades ne se sont-ils pas munis de vêtements plus chauds ? Jamais nous ne réussîmes à obtenir une explication satisfaisante à ce sujet.
Donc, nous empressant de déférer à leur prière, nous les emmenons, et bientôt nous voici tous assis dans une salle bien chaude, en présence de tasses de café fumant. C’est alors un feu roulant de questions sur le voyage. Laissons maintenant la parole à un de ceux qui l’ont accompli pour exposer d’abord les préparatifs faits à Rome pendant que nous travaillions au Spitsberg, puis la superbe randonnée du Norge des rives du Tibre à l’orée des régions arctiques.