15o Alessandrini, arrimeur.

L’expédition comprend ainsi huit Norvégiens, six Italiens, un Américain et un Suédois.

On a prétendu que ni Ellsworth ni moi, n’étant aéronautes, n’étions qualifiés pour commander l’expédition. Ma réponse à cette objection est aussi simple que décisive. Est-ce que nombre d’expéditions polaires organisées depuis un demi-siècle, montées sur des navires, n’ont pas été dirigées par des hommes qui n’étaient point des marins, et est-ce que précisément pour cette raison leurs chefs n’ont pas été assistés par des professionnels. N’avons-nous pas les exemples de Nansen, de Peary, de Nordenskjöld, de Mylius Erichsen ? Aucun de ces explorateurs ne possédait la pratique de la navigation, et tous, pour conduire leurs bateaux, ont fait appel au concours, soit d’officiers appartenant à des marines militaires, soit de capitaines au long cours. Leur a-t-on contesté pour cela le titre de chef d’expédition ? Non, assurément. Notre cas est exactement le même.

Le grand public se fait, d’ailleurs, une idée complètement erronée de la mission de ce personnage. Il se le représente dirigeant les manœuvres et commandant à ses compagnons comme à des comparses. Tout différent est son rôle. Le chef, c’est celui qui a l’idée de l’expédition, qui en conçoit le programme et en assure l’exécution. De toutes ses tâches multiples, la plus importante consiste à savoir choisir ses collaborateurs et à assurer le bon fonctionnement des différents organes de l’entreprise. Si vous réussissez à grouper autour de vous des hommes capables et à leur donner un équipement adéquat, vos chances de succès seront grandes. Il peut arriver, il est vrai, que des événements fortuits, tels que la rencontre de banquises invincibles, si vous attaquez l’inconnu polaire avec un bateau, opposent un obstacle insurmontable à la réalisation de votre plan de voyage. Dans ce cas, quelque excellent que soit votre équipement, vous aboutirez à une défaite. C’est là un accident, un des risques du métier, pourrait-on dire, et sa survenance n’infirme nullement le principe posé. Au contraire, si le personnel d’une expédition se montre inférieur à sa tâche, alors même que son chef possède des qualités de premier ordre, l’échec est certain d’avance. A lui seul, un homme ne peut accomplir une grande exploration, mais s’il réunit autour de lui des spécialistes expérimentés, il pourra les conduire à la victoire. Que l’on nous permette de dire que l’expédition du Norge apporte un exemple illustratif à l’appui de cette opinion.

Pour la fonction de commandant du dirigeable, nous nous sommes assurés le concours de l’homme le plus qualifié à cet effet, le colonel Umberto Nobile. Nobile a non seulement construit le Norge, mais encore accompli sur cet aérostat un très grand nombre de vols avec le succès le plus complet. Tous nous nous félicitons d’avoir acquis une collaboration d’une si haute valeur ; nous avons mis la main sur le technicien dont l’expérience constitue un gage de succès. Dès sa nomination, l’aéronaute italien s’est donné corps et âme à l’entreprise, et, nous ne saurions trop rendre hommage à la conscience qu’il a apportée aux préparatifs ; dans cette œuvre, il a donné la mesure de sa haute compétence.

Il est toujours assez délicat de parler de soi-même ; nous allons cependant essayer de le faire en toute sincérité, dans le dessein de définir plus complètement mon rôle personnel. Aussi longtemps que le voyage à travers les airs s’effectuera dans des conditions normales, ma tâche se bornera à observer les régions survolées. L’équipage comprenant des techniciens dans toutes les branches, je n’aurai pas à intervenir dans leur domaine. Mais si, par malheur, un accident se produit, si le Norge est contraint de descendre sur la banquise par suite d’une panne de moteurs ou de toute autre avarie, et réduit à l’état d’épave de l’air, je devrai prendre le commandement effectif de toute la troupe. Il s’agira alors de battre en retraite à travers les glaces de l’Océan arctique, vers la terre la plus proche. En pareille occurrence, quel serait le sort de novices en matière d’exploration polaire ? Aucun doute n’est possible à cet égard ; dès l’instant où ils se trouveraient sur la banquise, ils seraient condamnés à une mort prochaine. Dans des circonstances aussi critiques, seul un explorateur possédant une longue expérience de ces régions si hostiles pourra arriver à sauver ses compagnons, encore ne sera-t-il pas certain du succès, mais lui, au moins, aura des chances d’atteindre un heureux résultat.

CHAPITRE X
Du Spitsberg au Pôle Nord.

Le départ. — La grande banquise polaire. — Les installations à bord du Norge. — Attributions des membres de l’équipage. — Incident de moteur. — Premier banc de brume. — Ellsworth fête son anniversaire aux approches du Pôle. — Arrivée au Pôle Nord.

Par Hj. Riiser-Larsen, R. Amundsen et Lincoln Ellsworth.

Le 11 mai, à 8 h. 55[13] : « Lâchez tout » et, sans effort apparent, le Norge s’élève dans l’air limpide et clair d’une matinée ensoleillée. Il ne fait pas froid ; seulement 4° 5 sous zéro[14] et le vent est pour ainsi dire nul.