Amundsen porté en triomphe à Oslo.
(Cliché Illustration)
De brume nous n’en avions pas encore vu et, sans les renseignements fournis par les observations du Farm, pendant les années 1893-1896, sur la fréquence de ce météore dans le bassin polaire, on aurait été tenté de remettre le départ. Le 21, le froid était, en effet, assez vif : − 9° à la baie du Roi, peut-être − 15° au Pôle. Pour les aviateurs, comme pour les moteurs, une température moins basse eût été préférable. Entre deux maux on dut choisir le moindre.
Aussitôt que l’été commence dans le nord des deux continents, la brume couvre progressivement le bassin arctique. Tout courant aérien pénétrant dans cette région, quelle qu’en soit la direction, entraîne de l’air chaud, lequel se refroidit au contact de la banquise. Le refroidissement de cet air chaud et humide est la cause génétique de la brume. Elle naît indépendamment du régime des pressions. Ainsi, en été, la présence d’une aire anticyclonique autour du Pôle n’implique nullement des circonstances favorables pour l’aviation. En pareil cas, on ne rencontrera pas de nuages élevés susceptibles de se résoudre en neige ; par suite le vol pourra s’accomplir par un soleil rayonnant, mais la brume, même si son épaisseur ne dépasse pas quelques mètres au-dessus du sol, mettra obstacle à l’atterrissage.
Que le 21 mai une brume de ce genre s’étendît sur une partie du bassin polaire, cela était peu probable, pour ne pas dire impossible. Ce jour-là, le vent de nord-est était si froid (−9°) qu’il devait provenir de la partie centrale de la banquise, et, selon toute vraisemblance, en cours de route vers le Spitzberg, il ne devait pas subir un nouveau refroidissement susceptible d’amener la formation de nuages.
Ces différentes considérations nous amenèrent à formuler l’avis suivant :
« Aujourd’hui la situation météorologique est très favorable, et l’on devra attendre longtemps avant d’en retrouver une pareille. »
Ce ne fut pas sans émotion que je communiquai ce pronostic aux aviateurs ; jamais je ne me suis senti une aussi lourde responsabilité en donnant une prévision du temps. Avec leur calme habituel, Amundsen et ses compagnons décidèrent immédiatement le départ.
Les émissions recueillies dans l’après-midi n’annoncèrent aucune modification de la situation. D’ailleurs, le ciel s’éclaircit de plus en plus. Calwagen profita de cette circonstance pour lancer un ballon-sonde qu’il suivit jusqu’à une hauteur de 4.000 mètres. Sauf dans les couches inférieures devant la baie du Roi où soufflait un vent de sud-est, le nord-est régnait jusqu’à 4.000 mètres. Aux grandes altitudes, il atteignait une vitesse horaire de 16 à 20 kilomètres. S’il conservait cette vitesse pendant toute la durée du vol, évaluée à 8 heures, les avions devraient être déportés dans l’ouest de 130 à 160 kilomètres. A 5 h. 15, Amundsen prit le départ… L’œuvre des météorologistes était terminée.
Quarante-cinq jours plus tard, les aviateurs étaient de retour à Oslo. Avec quel intérêt je lus leurs cahiers d’observations ! Ne fournissent-ils pas des informations sur un monde jusqu’ici fermé aux météorologistes et, en outre, ne leur donnent-ils pas beaucoup à penser, surtout à celui qui osa fournir aux aviateurs une prévision du temps dans la région inconnue qu’ils devaient survoler ?