A propos des Vieux-Joncs, permettez-moi, Messieurs, une petite digression. Comme vous le savez, l'Ordre Teutonique fut reconnu, en 1193, par le pape Célestin III; les chevaliers séjournèrent en Terre-Sainte jusqu'en l'année 1230; ils furent attirés alors en Allemagne, par l'empereur Frédéric II. Bientôt, en 1234, leurs richesses s'augmentèrent considérablement par l'adjonction des Chevaliers Porte-Glaive de Livonie. C'est de cette époque que date la division de l'Ordre, pour l'Europe occidentale, en deux grandes juridictions, celle de Prusse et celle d'Allemagne, subdivisées en douze grandes commanderies ou bailliages, dont une seule avait son siège en Belgique: celle de Oude-Biesen. Elle fut fondée, en 1224, par Arnould VI, comte de Looz, et par sa soeur, Mathilde d'Acre, abbesse de Munsterbilsen. Oude-Biesen compta bientôt des succursales au nombre d'une douzaine, dont une notamment dans le village de Beckevoort près de Diest, et ce bailliage avait aussi acquis sur l'hôpital de Vilvorde, certains droits que les chevaliers teutons abandonnèrent gracieusement en 1238, comme le prouve un document contemporain dont voici le passage le plus important:
Universis proesentem paginam inspecturis. Magister Henricus Domus Theutonicae Sanctae Mariae de Juncis, etc. Notum esse volumus, quod nos resignavimus omne jus, quod habuimus in hospitali pauperum, quod situm est in oppido Filvordiensi.
Pitsembourg, dépendance du bailliage de Coblence, eut, vers la même époque, une succursale à Anvers, la maison d'Antorft, dans l'ancien burg. Le 29 mai 1284 (et non le 6 juin, comme le dit THYS: Historiek der straten en openbare plaatsen van Antwerpen, pp. 22-23), Jean I, duc de Brabant, fait connaître qu'il a vendu à la maison teutonique de Ste-Marie, à Coblence, un héritage situé dans le château d'Anvers, qui avait appartenu à Gérard de Anderstat, et qu'il avait acquis de ce dernier. Le 12 mars 1298 (et non le 5 mars, comme le dit Thys), le duc de Brabant, Jean II, permet aux chevaliers teutons de garder les murs du château d'Anvers, pour autant que ceux-ci s'étendent le long des possessions et héritages desdits religieux. Enfin, le 5 février 1325, Jean III de Brabant fit don aux chevaliers de Pitsembourg, d'un terrain situé à Anvers, derrière leur maison, in den Borghgraecht.
Mais revenons à l'examen de la chambre du commandeur. Nous y voyons encore un portrait du commandeur Cratz; celui de la Vierge, à ses pieds sont agenouillés le commandeur Werner Spies von Bullesheim, et un chapelain de l'ordre; puis le portrait de Christophorus, baron de Lutzenrode, nommé commandeur de Pitsembourg en 1649, et qui occupa cette fonction jusqu'en 1657, et celui du chevalier Goswin Scheyffart de Mérode, seigneur d'Alner, qui deviendra lantcommandeur à Coblence, en 1673. Scheyffart de Mérode, bien qu'Allemand, se rattachait cependant à la plus haute noblesse belge, car sa mère, Louise-Thérèse, était née baronne de Waha, famille belge dont l'origine remonte à 1106. Jetons un regard sur deux petits tableaux représentant des châteaux, propriétés de l'Ordre, sans doute, et rendons-nous, en passant devant deux petites chambres et une laverie, dans l'appartement du chapelain, qui ne contient rien de bien intéressant. Notons toutefois un tableau «la Prédication de St Jean dans le désert», les portraits de deux prêtres de l'Ordre, celui de St François et un arbre généalogique des ducs de Brabant.
Le notaire inventoriant nous transporte ensuite dans une pièce qu'il appelle In den inganck van 't voorhuys; au milieu, une vieille table recouverte d'un tapis de cuir doré. Contre les murs, différentes oeuvres d'art: tout d'abord trois aquarelles; la première, deux vases avec des fleurs, les deux autres des motifs décoratifs avec les inscriptions Virtus parit honorem et Qui confidit in divitiis, corruet. Puis un grand tableau «les Armoiries de l'Archiduc Maximilien, Grand-Maître de l'Ordre». Cet archiduc d'Autriche, Maximilien, fils de l'empereur Maximilien II, succéda en 1585, à Henri de Bobenhausen, et resta Grand-Maître de l'Ordre jusqu'à sa mort, en 1618. Durant les premières années de sa maîtrise, il résida rarement à Mergentheim, siège central de l'Ordre, et s'occupa très peu des intérêts des chevaliers teutons, préférant se lancer dans les affaires générales de l'Etat. En 1587, ayant obtenu quelques voix lors de l'élection du roi de Pologne, il voulut par la force des armes s'emparer de ce trône; mais il fut battu le 22 octobre 1588, à Wilzen, en Silésie; fait prisonnier, il n'obtint la liberté qu'en 1589, après avoir juré de ne plus jamais rien tenter contre le royaume de Pologne. Toute son activité fut dès lors consacrée aux affaires de l'Ordre, et en 1606, il présida, à Mergentheim, un grand conseil, dans lequel il fit accepter deux réformes de la plus haute importance. Il y fut décidé que dorénavant nul ne serait reçu chevalier de l'Ordre, s'il ne pouvait justifier de huit quartiers de noblesse au lieu de quatre, qui étaient exigés précédemment. Ce nombre fut même porté, par une décision prise en 1671, de huit à seize quartiers. La deuxième réforme stipulait que, tout en maintenant avec la plus grande rigueur le voeu de chasteté, le conseil de l'Ordre pouvait accorder à un chevalier l'autorisation de solliciter, pour se marier, une dispense papale, à condition qu'il fût le dernier descendant mâle de sa famille.
De l'inganck van 't voorhuys nous passons dans une salle plus luxueuse, het cleyn salet naast het voorhuys, tapissée de dix grandes feuilles de cuir à dessins d'or sur fond d'argent. Comme meubles, une table à coulisses en chêne, recouverte d'un tapis de Turquie, des sièges rembourrés aux dossiers de soie gros grain rouge; un paravent fait de quatre toiles peintes et onze tableaux, dont l'un représente la «Bataille de Prague», les autres des paysages. Des chenets en cuivre ouvragé et un nécessaire de foyer complètent le mobilier de cette salle.
Le salon suivant, de sale naar de Trappenye, est décoré de très grands tableaux, dont un, «la Force de Samson», et de différents portraits, parmi lesquels nous remarquons celui du commandeur Bongaert, en grand uniforme de lantcommandeur, celui du commandeur Frédéric von Syberg, qui fut à la tête de la maison de Malines, de 1629 à 1639, enfin celui d'un commandeur de Oude-Biesen, le comte Godefroid Huyn van Geleen, qui, avant d'être commandeur des Vieux-Joncs, joua un rôle très important comme feld-maréchal des armées impériales, et qui fit bâtir la belle église de Alten-Biesen, consacrée, en 1655, par le suffragant de Liège, Henri, évêque de Dionyse.
Dans la salle à manger contiguë, in de nieuwe gemaeckte stove, des tableaux en grand nombre, notamment un portrait d'un comte de la Motterie, de la noble famille des de Lannoy, celui du général Papenheyn, un paysage «l'Hiver» et une scène de genre «Kermesse flamande» nous arrêtent quelques instants; mais bien vite nos regards se portent sur un grand buffet en chêne sculpté contenant l'argenterie de la maison, d'un très grand prix, comme vous le constaterez vous-même par l'énumération que je me permettrai de vous faire:
Une aiguière et un bassin aux armes de Spies,
Quatre chandeliers avec des bobêches ouvragées et un éteignoir, un plateau et une amphore, le tout aux armes de Lutzenrode,