—«Chacun, dit-elle, à sa mode en raisonne,
Ami Mulot. Vous êtes, en tout cas,
De braves gens,—le reste vous regarde.»
Puis, honorant Mulot comme il voulait,
Elle trempa du pain bis dans du lait
Et but avec nos bons vieux.
Dieu les garde!
LE PRINCE AZUR
COMMENT GENEVIEVE ATTENDAIT LE PRINCE AZUR, ET DE LA MORALITÉ GÉNÉRALE QUE CHACUN PEUT TIRER DES CONTES DES FÉES
Geneviève a quinze ans. Elle aime les étoiles:
A l'heure où l'araignée aux herbes tend ses toiles.
Le bois devient pour elle un lieu d'enchantement:
La nuit s'emplit de Voix magiques. Par moment,
L'effroi surnaturel des choses l'enveloppe:
Elle frémit ainsi qu'une blanche antilope
Qu'émeut l'errant amour de son époux lointain.
Elle a dans sa main frêle une branche du thym,
Et dans ses cheveux noirs des fleurs de renoncule.
Sous la lune, en un pâle et moite crépuscule,
Confiante, elle attend que quelque char ailé
L'emporte doucement vers le ciel étoilé,
Et croit, sitôt qu'un souffle anime les broussailles,
Que le beau Prince Azur vient pour des fiançailles;
Mais craintive pourtant du Prince ravisseur,
Comme pour se garder, joint les mains sur son coeur.
Garde, garde ton coeur, ô petite amoureuse!
Et crains que le grand mal d'aimer, un jour, ne creuse
Un amer et profond sillon sous tes beaux yeux:
Victime dévouée à l'Amour soucieux,
Crains, trop aimante enfant, que, dans ton choix peu sûre,
Tu ne joignes les mains, un jour, sur la blessure
Que te fera de tous le seul qui t'aura plu,
Mais qui n'était pas tel que tu l'avais voulu!
ÉPILOGUE
_La ruse n'en n'est pas nouvelle:
—Le vieux Conteur que j'ai cité
N'a jamais encore existé
Autre part que dans ma cervelle.
Tout ce que je vous en ai dit
Est pour donner à chaque conte
Que j'invente et que je raconte
Plus de force et plus de crédit,
Je connais la nature humaine,
Et sais qu'un poète inconnu
N'en serait autrement venu
A vous mener où je vous mène.
9 novembre 1880._