—Laisse-le tranquille! grommela Jean. Vous commencez à m'exaspérer, tous les deux!

—Ce n'est point là une manière convenable de parler à votre oncle, Monsieur! cria Joseph. Je suis résolu à ne plus tolérer ce manque d'égards! Vous êtes une paire de jeunes drôles extrêmement grossiers, impudents, et ignorants; et j'ai décidé de mettre un terme à cet état de choses!

—Peste! fit l'aimable Jean.

Mais Maurice ne prit pas l'affaire avec autant de philosophie. L'acte imprévu d'insubordination de son oncle l'avait tout bouleversé; et les dernières paroles du vieillard ne lui annonçaient rien de bon. Il lançait à l'oncle Joseph des coups d'œil inquiets.

—Bon! bon! finit-il par dire. Nous verrons à régler tout cela quand nous serons à Londres!

Joseph, en réponse, ne l'honora pas même d'un regard. De ses mains tremblantes, il ouvrit un numéro du Mécanicien anglais, et, avec ostentation, se plongea dans l'étude de ce périodique.

—Je me demande ce qui a pu le rendre tout à coup si rebelle? songeait son neveu. Voilà, en tout cas, un incident qui ne me plaît guère!

Et il se grattait le nez, signe habituel d'une lutte intérieure. Cependant, le train poursuivait sa route à travers le monde, emportant avec lui sa charge ordinaire d'humanité, parmi laquelle le vieux Joseph, qui faisait semblant d'être plongé dans son journal, et Jean, qui sommeillait sur les anecdotes soi-disant comiques du Lisez-moi! et Maurice, qui roulait dans sa tête tout un monde de ressentiments, de soupçons, et d'alarmes. C'est ainsi que le train dépassa la plage de Christ-Church, Herne avec ses bois de sapins, Ringswood, d'autres stations encore. Avec un petit retard, mais qui n'avait lui-même rien que de normal, il arriva à une station au milieu de la Forêt-Neuve,—une station que je vais déguiser sous le pseudonyme de Browndean, pour le cas où la Compagnie du South-Western s'aviserait de prendre ombrage de mes révélations.

De nombreux voyageurs mirent le nez à la fenêtre de leur compartiment. De leur nombre fut précisément le vieux monsieur dont Maurice avait négligé d'observer l'entrée dans le train. Et l'on me permettra de profiter de l'occasion pour dire, ici, quelques mots de ce personnage: car, d'abord, cela me dispensera de revenir sur son compte, et puis je crois bien que, durant tout le cours de mon histoire, je ne rencontrerai plus un autre personnage aussi respectable. Son nom n'importe pas à connaître, mais bien sa manière de vivre. Ce vieux gentleman avait passé sa vie à errer à travers l'Europe; et, comme, enfin, trente ans de lecture du Galignani's Messenger lui avaient fatigué la vue, il était tout à coup rentré en Angleterre pour consulter un oculiste. De l'oculiste chez le dentiste, et de celui-ci chez le médecin, c'est la gradation inévitable. Actuellement, notre vieux gentleman était entre les mains de sir Faraday Bond; vêtu de drap à ventilation, et expédié en villégiature à Bournemouth; et il retournait à Londres, sa villégiature achevée, pour rendre compte de sa conduite à l'éminent praticien. C'était un de ces vieux Anglais banals et monotones que nous avons tous vus, cent fois, entrer à la table d'hôte où nous mangions, à Cologne, à Salzbourg, à Venise. Tous les directeurs d'hôtels de l'Europe connaissent par leurs noms la série complète de ces voyageurs, et cependant si, demain, la série complète venait à disparaître d'un seul coup, personne ne s'aviserait de remarquer son absence. Ce voyageur-là, en particulier, était d'une inutilité presque désolante. Il avait réglé sa note, à Bournemouth, avant de partir; tous ses biens meubles se trouvaient déposés, sous les espèces de deux malles, dans le fourgon aux bagages. Au cas de sa brusque disparition, les malles, après le délai réglementaire, seraient vendues à un juif comme bagages non réclamés; le valet de chambre de sir Faraday Bond se verrait privé, à la fin de l'année, de quelques shillings de pourboire; les divers directeurs d'hôtels de l'Europe, à la même date, constateraient une légère diminution dans leurs bénéfices: et ce serait tout, littéralement tout. Et peut-être le vieux gentleman pensait-il à quelque chose comme ce que je viens de dire, car il avait la mine assez mélancolique, lorsqu'il rentra son crâne chauve dans l'intérieur du wagon, et que le train se remit à fumer sous le pont, et au delà, avec une vitesse accélérée, passant tour à tour à travers les fourrés et les clairières de la Forêt-Neuve.

Mais voici que, à quelques centaines de mètres de Browndean, il y eut un arrêt brusque. Maurice Finsbury eut conscience d'un soudain bruit de voix, et se précipita vers la fenêtre. Des femmes hurlaient, des hommes sautaient sur le rebord de la voie; les employés du train leur criaient de rester assis à leurs places. Et puis le train commença lentement à reculer vers Browndean; et puis, la minute suivante, tous ces bruits divers se perdirent dans le sifflement apocalyptique et le choc tonnant de l'express qui accourait en sens opposé.