—Oh! cela n'est qu'un détail sans importance! se hâta d'affirmer Michel.
Il y eut de nouveau un silence, pendant lequel Maurice fut dans une disposition d'esprit pareille à celle où il se serait trouvé si on l'avait lancé en l'air, sur un trapèze, du sommet de la cathédrale de Saint-Paul.
—Récapitulons un peu! dit enfin Michel. A moins que tout ceci ne soit vraiment qu'un rêve, auquel cas je voudrais bien que Catherine se hâtât de m'apporter mon café au lait! Donc, mon ami Pitman, ici présent, a reçu un baril, qui, à ce que nous voyons maintenant, vous était destiné! Le baril contenait le cadavre d'un homme. Comment ou pourquoi vous l'avez tué...
—Jamais je n'ai porté la main sur lui! protesta Maurice. Oui, voilà ce dont j'ai toujours craint qu'on me soupçonnât! Mais pensez-y un peu, Michel. Vous savez que je ne suis pas de cette espèce-là! Avec tous mes défauts, vous savez que je ne voudrais pas toucher à un cheveu de la tête d'autrui! Et, d'ailleurs, vous savez que sa mort signifiait ma ruine. C'est à Browndean qu'il a été tué, dans ce maudit accident!
Tout à coup, Michel eut un éclat de rire si violent et si prolongé que ses deux compagnons supposèrent, sans l'ombre d'un doute possible, que sa raison venait de l'abandonner. En vain il s'efforçait de reprendre son calme; au moment où il se croyait enfin sur le point d'y réussir, une nouvelle vague de fou rire accourait et le soulevait. Et je dois ajouter que, de toute cette dramatique entrevue, ce fut là l'épisode le plus sinistre: Michel se tordant d'un rire insensé, pendant que Pitman et Maurice, réunis par une même épouvante, échangeaient des regards pleins d'anxiété.
—Maurice—bredouilla enfin l'avoué entre deux bouffées de son rire—je comprends tout, à présent. Et vous aussi, vous allez tout comprendre, sur un seul mot que je vais vous dire! Sachez donc que, jusqu'à l'instant de tout à l'heure, je n'avais pas deviné que ce corps était celui de l'oncle Joseph!
Cette déclaration relâcha un peu la tension de Maurice; mais, pour Pitman, au contraire, elle fut comme un dernier coup de vent éteignant la dernière chandelle, dans la nuit de son pauvre cerveau affolé. L'oncle Joseph, qu'il avait laissé, une heure auparavant, dans son salon de Norfolk Street, occupé à découper de vieux journaux! Et voilà que c'était ce même oncle Joseph dont il avait reçu le corps six jours auparavant, dans un baril! Mais, en ce cas, qui était-il, lui, Pitman? Et l'endroit où il se trouvait, était-ce la Gare de Waterloo ou un asile d'aliénés?
—En effet, s'écria Maurice, le corps était dans un état qui devait le rendre difficile à reconnaître! Quel sot j'ai été de ne pas avoir songé à cela! Eh bien! maintenant, Dieu merci! tout s'explique! Et je vais vous dire, mon cher Michel; eh bien! nous sommes sauvés, vous et moi! Vous allez prendre l'argent de la tontine—vous voyez que je ne cherche pas à tricher avec vous!—et moi, je vais pouvoir m'occuper de la maison de cuirs, qui est en train de marcher comme elle n'a jamais marché jusqu'ici! Je vous autorise à aller tout de suite déclarer la mort de mon oncle; ne vous inquiétez pas de moi; déclarez la mort, et nous sommes tirés d'affaire!
—Hé! oui, mais malheureusement je ne puis pas déclarer la mort! dit Michel.
—Vous ne pouvez pas? Et pourquoi cela?