—Et que ferai-je de moi? gémit la victime. Pourrai-je au moins inviter un camarade?

—Mon cher Jean, si tu ne juges pas que la tontine mérite un léger sacrifice, dis-le, et j'envoie l'affaire au diable!

—Es-tu bien sûr des chiffres, au moins? demanda Jean. Allons! poursuivit-il avec un profond soupir, aie soin de m'envoyer régulièrement le Lisez-moi! et tous les journaux pour rire! Et, ma foi, en avant la musique!

A mesure que l'après-midi s'avançait, le cottage se souvenait plus intimement de son marais natal; un froid aigre envahissait toutes ses pièces; la cheminée fumait; et, bientôt, un coup de vent envoya dans la grande chambre, à travers les fentes des fenêtres, une véritable averse de pluie. Par intervalles, lorsque la mélancolie des deux locataires risquait de tourner au désespoir, Maurice débouchait la bouteille de whisky; et, d'abord, Jean accueillait avec joie cette diversion. Mais le plaisir de la diversion fut de courte durée. J'ai dit déjà que ce whisky était le plus mauvais de tout le Hampshire; ceux-là seuls qui connaissent le Hampshire pourront apprécier l'exacte valeur de ce superlatif; et, à la fin, le Grand Vance lui-même,—qui n'était cependant pas un connaisseur,—ne trouva plus le courage d'approcher de ses lèvres l'infecte décoction. Qu'on imagine, s'ajoutant à tout cela, la venue des ténèbres, faiblement combattues par une misérable chandelle qui s'obstinait à ne brûler que d'un côté: et l'on comprendra que, tout à coup, Jean se soit arrêté de siffler entre ses doigts, exercice auquel il se livrait depuis une heure pour essayer de trouver un peu d'oubli dans les joies de l'art.

—Jamais je ne pourrai rester un mois ici! déclara-t-il. Personne n'en serait capable! Toute ton affaire est folle, Maurice! Allons-nous en d'ici tout de suite!

Avec une admirable affectation d'indifférence, Maurice proposa une partie de bouchon. A quelles concessions un diplomate est-il parfois forcé de descendre! C'était d'ailleurs le jeu favori de Jean (les autres lui paraissant trop intellectuels), et il y jouait avec autant de chance que de dextérité. Le pauvre Maurice, au contraire, lançait mal les sous, avait une malchance congénitale, et, de plus, appartenait à l'espèce des joueurs qui ne peuvent pas supporter de perdre. Mais, ce soir-là, il était prêt d'avance à tous les sacrifices.

Vers les sept heures, Maurice, après des tortures atroces, avait perdu cinq ou six shillings. Même avec la tontine devant les yeux, c'était la limite de ce qu'il pouvait souffrir. Il promit de prendre sa revanche une autre fois, et, en attendant, proposa un petit souper accompagné d'un grog.

Et lorsque les deux frères eurent achevé cette dernière récréation, l'heure vint pour eux de se mettre au travail. Le baril à eau fut vidé, roulé devant le feu de la cuisine, soigneusement séché; et les deux frères se glissèrent dehors, sous un ciel sans étoiles, pour aller déterrer leur oncle Joseph.

III
LE CONFÉRENCIER EN LIBERTÉ

Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de rechercher sérieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager à bord d'un bateau marchand, ou qu'un mari choyé décampe à destination du Texas avec sa cuisinière. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens; et il s'est même trouvé des juges pour sortir volontairement de la magistrature.