Désireux de se montrer à ses propres yeux un personnage plein d'esprit et de ressources, le jeune gentleman (qui exerçait, en outre, les fonctions de magistrat dans son comté natal) n'avait pas été plus tôt seul dans le fourgon qu'il s'était abattu sur les étiquettes des colis, avec tout le zèle d'un réformateur. Et lorsque, à la station de Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer avec Michel Finsbury dans un coupé de première classe, son visage rayonnait à la fois de fatigue et d'orgueil.
—Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empêcher de dire à son avoué.
Puis, saisi tout à coup d'un scrupule:
—Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas de perdre mon poste de magistrat?
—Mon cher ami, répliqua distraitement Michel, je vous ai toujours prédit que vous finiriez par vous faire pendre!
V
M. GÉDÉON FORSYTH ET LA CAISSE MONUMENTALE
J'ai déjà dit que, à Bournemouth, Julia Hazeltine avait quelquefois l'occasion de faire des connaissances. Il est vrai que c'était à peine si elle avait le temps de les entrevoir avant que, de nouveau, les portes de la maison de Bloomsbury se refermassent sur elle jusqu'à l'été suivant; mais ces connaissances éphémères n'en étaient pas moins une distraction pour la pauvre fille, sans parler de la provision de souvenirs et d'espérances qu'elles avaient, en outre, le mérite de lui fournir. Or, parmi les personnes qu'elle avait ainsi rencontrées à Bournemouth, l'été précédent, se trouvait un jeune avocat nommé Gédéon Forsyth.
Dans l'après-midi même du jour mémorable où le magistrat s'était amusé à changer les étiquettes, vers quatre heures, une promenade quelque peu rêveuse et mélancolique avait par hasard conduit M. Forsyth sur le trottoir de John Street, à Bloomsbury; et, à peu près au même moment, Miss Hazeltine fut appelée à la porte du numéro 16 de cette rue par un coup de sonnette d'une énergie foudroyante.
M. Gédéon Forsyth était un jeune homme assez heureux, mais qui aurait été plus heureux encore avec de l'argent en plus et un oncle en moins. Cent vingt livres par an constituaient tout son revenu; mais son oncle, M. Edouard H. Bloomfield, renforçait ce revenu d'une légère subvention et d'une masse énorme de bons conseils, exprimés dans un langage qui aurait probablement paru d'une violence excessive à bord même d'un bateau de pirates.
Ce M. Bloomfield était, en vérité, une figure essentiellement propre à l'époque de M. Gladstone. Ayant acquis de l'âge sans acquérir la moindre expérience, il joignait aux sentiments politiques du parti radical une exubérance passionnée qu'on est plus habitué à regarder comme l'apanage traditionnel de nos vieux conservateurs. Il admirait le pugilat, il portait un formidable gourdin à nœuds, il était assidu aux services religieux: et l'on aurait eu de la peine à dire contre qui sa colère sévissait le plus volontiers, de ceux qui se permettaient de défendre l'Eglise Etablie ou de ceux qui négligeaient de prendre part à ses cérémonies. Il avait, en outre, quelques épithètes favorites qui inspiraient une légitime frayeur à ses connaissances: lorsqu'il ne pouvait pas aller jusqu'à déclarer que telle ou telle mesure «n'était pas anglaise», du moins ne manquait-il pas à la dénoncer comme «n'étant pas pratique». C'est sous le ban de cette dernière excommunication qu'était tombé son pauvre neveu. La façon dont Gédéon entendait l'étude de la loi avait été décidément reconnue «non pratique»; et son oncle lui avait en conséquence signifié, au cours d'une bruyante entrevue rythmée avec le gourdin à nœuds, qu'il devait soit trouver au plus vite une ou deux causes à défendre, ou bien se préparer à vivre désormais de ses propres fonds.