La matinée s'annonçait lamentablement. Un vilain vent d'est hurlait dans la rue; à tout moment les fenêtres vibraient sous des douches de pluie, et Maurice, en s'habillant, sentait des courants d'air glacé lui frôler les jambes.

«Tout de même, se dit-il avec une amère tristesse, tout de même, étant donné ce que j'ai déjà à supporter, j'aurais au moins le droit d'avoir du beau temps!»

Il n'y avait pas de pain dans la maison; car miss Hazeltine (comme toutes les femmes, quand elles vivent seules) ne s'était nourrie que de gâteaux. Mais Maurice finit par découvrir une tranche de biscuit qui, assaisonnée d'un grand verre d'eau, lui constitua un semblant de déjeuner; après quoi, il se mit résolument à l'ouvrage.

Rien n'est plus curieux que le mystère des signatures humaines. Que vous signiez votre nom avant ou après vos repas, pendant une indigestion ou en état de faim, pendant que vous tremblez pour la vie d'un enfant ou lorsque vous venez de gagner aux courses, dans le cabinet d'un juge d'instruction ou sous les yeux de votre bien-aimée; pour le vulgaire, vos signatures différeront l'une de l'autre; mais pour l'expert, pour le graphologue, pour le caissier de banque, elles resteront toujours un seul et même phénomène, comme l'étoile du Nord pour les astronomes.

Et Maurice savait cela. Les entretiens de son oncle Joseph lui avaient fait entrer (de force) dans la tête la théorie de l'écriture, comme aussi la théorie de cet art ingénieux du faux en écritures, où il s'occupait maintenant à préparer ses débuts. Mais,—heureusement pour le bon ordre des transactions commerciales,—le faux en écritures est surtout affaire de pratique. Et pendant que Maurice était assis à sa table, ce jour-là, entouré de signatures authentiques de son oncle et d'essais d'imitation, hélas! pitoyables, plus d'une fois il fut sur le point de désespérer; de temps en temps, le vent lui envoyait un mugissement lugubre, par la cheminée; de temps en temps, se répandait sur Bloomsbury une brume si épaisse qu'il avait à se lever de son fauteuil pour rallumer le gaz; autour de lui régnaient la froideur et le désordre d'une maison longtemps inhabitée,—le plancher sans tapis, le sofa encombré de livres et de linge, les plumes rouillées, le papier glacé d'une épaisse couche de poussière; mais tout cela n'était que de petites misères à côté, et la vraie source de la dépression de Maurice consistait dans ces faux avortés qui, peu à peu, commençaient à épuiser toute la provision du papier à lettres.

«C'est la chose la plus extraordinaire du monde!» gémissait-il. «Tous les éléments de la signature y sont, les jambages, les liaisons; et l'ensemble s'obstine à ne pas marcher! Le premier commis de banque venu flairera le faux! Allons, je vois que je vais avoir à calquer!»

Il attendit la fin d'une averse, s'appuya contre la fenêtre, et, à la vue de tout John Street, calqua la signature de son oncle. Encore n'en produisit-il qu'un bien pauvre décalque, timide, maladroit, avec toute sorte d'hésitations et de reprises dénonciatrices.

«N'importe! Il faudra que cela passe! se dit-il en considérant tristement son œuvre. De toute façon, l'oncle Joseph est mort!»

Après quoi il remplit le chèque, ainsi orné d'une fausse signature: deux cents livres sterling, y inscrivit-il; et il courut à la banque Anglo-Patagonienne, où étaient déposés les fonds de la maison de cuirs.

Là, de l'air le plus indifférent qu'il put se donner, il présenta son faux au gros Ecossais roux à qui il avait affaire, d'habitude, lorsqu'il venait toucher ou déposer des fonds. L'Ecossais parut surpris à la vue du chèque; puis il le retourna dans un sens et dans l'autre, examina même la signature à travers une loupe; et sa surprise sembla se changer en un sentiment plus défavorable encore. «Voudriez-vous m'excuser un moment?» dit-il enfin au malheureux Maurice, en s'enfonçant dans les plus lointaines profondeurs de la maison de banque. Et, lorsqu'il revint, après un intervalle assez long, il était accompagné d'un de ses chefs, un petit monsieur vieillot et grassouillet, mais, cependant, de ceux dont on dit qu'ils sont «hommes du monde jusqu'au bout des doigts».