—Soit! admit le bon Pitman. J'avais un peu compté sur ces lunettes: mais, naturellement, puisque vous insistez! Et voici un camion devant la porte!

Pendant tout le temps que dura l'enlèvement du piano, Michel se tint caché dans le cabinet. Puis, dès que l'instrument fut parti, les deux amis sortirent par la porte principale de la maison, sautèrent dans un fiacre, et ne tardèrent pas à rouler vers le centre de la ville. La journée restait froide et aigre; mais, malgré la pluie et le vent, Michel refusa de fermer les vitres de la voiture. Il avait tout à coup imaginé d'assumer le rôle d'un cicérone et, sur son passage, désignait et commentait à Pitman les curiosités de Londres!

—Ma parole, mon cher ami, disait-il, vous me paraissez ne rien connaître de votre ville natale! Que penseriez-vous d'une visite à la Tour de Londres? Non? Au fait, cela nous écarterait peut-être un peu trop. Mais, du moins... Hé, cocher, faites le tour par Trafalgar Square!

J'aurais peine à vous donner une idée de ce que souffrit Pitman, dans ce fiacre. Le froid, l'humidité, l'épouvante, une méfiance croissante à l'égard du chef sous les ordres duquel il s'était engagé, un sentiment de gêne, presque de honte, provoqué par l'absence du respectable faux-col, et un sentiment, plus amer encore, de dégradation, produit sans doute par la brusque suppression de la barbe: tels étaient les principaux ingrédients qui se mêlaient dans l'âme du malheureux artiste.

Un premier soulagement fut, pour lui, d'arriver enfin au restaurant où ils devaient déjeuner. Un second soulagement lui fut d'entendre Michel demander un cabinet particulier. Et tandis que les deux hommes grimpaient l'escalier, sous la conduite d'un garçon étranger, Pitman nota avec satisfaction que non seulement le restaurant était presque vide, mais que la plupart des clients qui s'y trouvaient étaient des exilés du beau pays de France. Aucun d'eux, suivant toute probabilité, n'était en relation avec le pensionnat où Pitman donnait des leçons: car le professeur de français lui-même, bien qu'il fût soupçonné d'être catholique, n'était guère homme à fréquenter un établissement aussi interlope!

Le garçon introduisit les deux amis dans une petite chambre nue, avec une table, un sofa, et le fantôme d'un feu. Sur quoi Michel se hâta de commander un supplément de charbon, ainsi que deux verres d'eau-de-vie avec un siphon d'eau de seltz.

—Oh! non! lui murmura Pitman. Plus d'eau-de-vie!

—Vous êtes vraiment extraordinaire! se récria Michel. Il faut pourtant bien que nous fassions quelque chose; et vous n'êtes pas sans savoir qu'on ne doit pas fumer avant les repas. Vous me paraissez absolument dépourvu de toute notion d'hygiène, mon pauvre vieux!

Et il alla regarder tomber la pluie, à la fenêtre.

Pitman, lui, se replongea dans sa triste rêverie. Ainsi donc c'était bien lui qui se trouvait grotesquement rasé, absurdement déguisé, en compagnie d'un homme ivre en lunettes, dans un restaurant étranger! Que dirait la directrice de son pensionnat, si elle pouvait le voir en cet état? Mais surtout que dirait-elle si elle pouvait savoir à quelle tragique et criminelle entreprise il se préparait?