CHAPITRE II
DANS LA MAISON DE MES ENNEMIS
La résidence de Sir Daniel à Shoreby était une grande maison blanchie à la chaux, agréable, encadrée de chêne sculpté et couverte d’un toit de chaume bas. Derrière, s’étendait un jardin, plein d’arbres fruitiers, d’allées et d’épais berceaux, et dominé de l’autre côté par la tour de l’église de l’abbaye.
La maison pouvait contenir, au besoin, la suite d’un plus grand personnage que Sir Daniel ; mais elle était déjà pleine de brouhaha. La cour résonnait du bruit des armes et des fers des chevaux ; la cuisine, avec le ronflement des fourneaux, bourdonnait comme une ruche ; ménestrels, joueurs d’instruments, cris de bateleurs, s’entendaient du Hall. Sir Daniel, par sa profusion, par la gaieté et la richesse de son installation, rivalisait avec Lord Shoreby et éclipsait Lord Risingham.
Tout hôte était bienvenu. Ménestrels, bateleurs, joueurs d’échecs, marchands de reliques, de drogues, de parfums et de sorts, et, avec ceux-ci, toutes espèces de prêtres, frères ou pèlerins étaient les bienvenus à la table inférieure et dormaient pêle-mêle dans les grandes soupentes ou sur les bancs nus de la longue salle à manger.
Dans l’après-midi qui suivit le naufrage de la Bonne Espérance, l’office, les cuisines, les écuries, les remises couvertes qui entouraient deux côtés de la cour, étaient encombrés de flâneurs, les uns appartenant à Sir Daniel et vêtus de sa livrée rouge foncé et bleue, les autres, étrangers sans aveu, que l’avidité attirait vers la ville, et que le chevalier recevait par politique et parce que c’était l’usage de l’époque.
La neige, qui continuait à tomber sans interruption, l’âpreté extrême de la température, et l’approche de la nuit contribuaient à les faire rester à l’abri. Le vin, l’ale, l’argent abondaient ; beaucoup s’étendaient sur la paille de la grange pour jouer, beaucoup étaient encore ivres du repas de midi. Aux yeux d’un moderne, ce spectacle eût paru le sac d’une ville ; aux yeux d’un contemporain, c’était comme dans tout autre riche et noble maison à une époque de fête.
Deux moines — un jeune et un vieux — étaient arrivés tard et se chauffaient à un feu de joie dans un coin du hangar. Une cohue mêlée les entourait — jongleurs, saltimbanques et soldats : et, avec ceux-ci, le plus âgé des deux eut bientôt engagé une conversation si animée et échangé tant de bruyants éclats de rire et de plaisanteries provinciales que le groupe augmentait à chaque instant.
Le plus jeune compagnon, dans lequel le lecteur a déjà reconnu Dick Shelton, assis dès le début un peu à l’écart, s’éloigna peu à peu. Il écoutait avec attention, mais n’ouvrait pas la bouche ; et l’expression sérieuse de sa physionomie montrait qu’il faisait peu de cas des plaisanteries de son compagnon.
A la fin, son regard qui voyageait continuellement deci et delà et surveillait toutes les entrées de la maison, se fixa sur une petite procession qui franchissait la grande porte et traversa obliquement la cour. Deux dames enveloppées d’épaisses fourrures ouvraient la marche, suivies de deux femmes de chambres, et de quatre solides hommes d’armes. En un instant ils avaient disparu dans la maison ; et Dick, se glissant à travers la foule des flâneurs sous le hangar, était déjà à leur poursuite.
— La plus grande des deux était Lady Brackley, pensa-t-il, et où est Lady Brackley, Joanna ne peut être loin.