On peut attendre beaucoup, assurément, de celui qui a su tirer, du mystère de la dualité humaine, des effets semblables. M. Stevenson dédaigne encore une certaine habileté nécessaire dans la conduite des événements. L'acte de cruauté commis par Hyde, au premier chapitre, envers la petite fille qui se trouve, on ne sait comment, la nuit, au coin d'une rue déserte, semble bien insuffisamment indiqué; le meurtre de sir Danvers Carew reste plus vague encore et fait l'effet, tel qu'il le présente, d'une scène d'ombres chinoises enfantine, presque ridicule. Nombre de personnages sont évoqués, puis abandonnés, selon les exigences du récit, auquel d'ailleurs rien ne les rattache. Il faut que quelqu'un ait vu, que quelqu'un porte témoignage; l'auteur tire de sa botte une nouvelle marionnette; elle parle, remplit une lacune, puis disparaît... artifice vraiment trop grossier. Les ficelles de l'art, quand on y a recours, doivent être soignées. Docteur Jekyll est, somme toute, un roman, et les amateurs de romans tiennent à ces accessoires; ils y tiennent même jusqu'à permettre qu'ils usurpent trop souvent la première place, dissimulant, sous un certain machinisme, le vide presque absolu du fond. Ce n'est certes pas le fond qui manque ici, et on ne peut qu'encourager M. Stevenson à persévérer, en s'y perfectionnant, dans cette curieuse psychologie sensationnelle, mais ne méprisons pas trop pour cela les pages faciles et brillantes dédiées aux enfants de tout âge par la plume qui traça en se jouant Treasure Island et New Arabian Nights[1].
Th. BENTZON
[Note 1: Un recueil de nouvelles, récemment paru, The Merry men, and other tales and fables, tient toutes les promesses de Doctor Jekyll. Les terribles problèmes de l'hérédité, de la démence, de la responsabilité humaine y sont traités avec puissance sous une forme brève et poignante, fantastique à demi.]
[LE CLUB DU SUICIDE]
[HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME.]
Lors de son séjour à Londres, le prince Florizel de Bohême conquit l'affection de toutes les classes de la société par le charme de ses manières, la culture de son esprit et sa générosité. Ce qu'on savait de lui suffisait à révéler un homme supérieur; encore ne connaissait-on qu'une bien petite partie de ses actes. Malgré son calme apparent dans les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle il considérait toutes les choses de ce monde, le prince de Bohême aimait l'aventure, et ses goûts sous ce rapport ne cadraient guère avec le rang où l'avait placé sa naissance.
De temps en temps, lorsqu'il n'y avait de pièce amusante à voir dans aucun des théâtres de Londres, lorsque la saison n'était favorable ni à la chasse ni à la pêche, ses plaisirs de prédilection, il proposait à son grand écuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne. Geraldine était la bravoure même; il accompagnait volontiers son maître. Nul ne s'entendait comme lui à inventer d'ingénieux déguisements; il savait conformer non seulement sa figure et ses manières, mais sa voix et presque ses pensées à quelque caractère, à quelque nationalité que ce fût; de cette façon il protégeait l'incognito du prince et il lui arrivait parfois d'être admis avec lui dans des cercles fort étranges. Jamais la police n'était instruite de ces périlleuses équipées, le courage imperturbable de l'un des compagnons, la présence d'esprit, l'adresse et le dévouement de l'autre suffisaient à les sauver de tous les périls.
Un soir, au mois de mars, ils furent poussés par des tourbillons de neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Geraldine jouait, cette fois, le rôle d'un petit journaliste réduit aux expédients; le prince avait, comme d'habitude, changé complètement sa physionomie par l'addition de grands favoris et d'une paire de larges sourcils postiches. Ainsi défiguré, il pouvait, quelque connu qu'il fût, défier les gens de soupçonner son identité. Les deux compagnons savouraient donc à petits coups un mélange d'eau de seltz et de rhum dans une entière sécurité.