—De l'argent? répéta Silas très troublé. Qu'entendez-vous par de l'argent? Je n'ai pas d'argent et vous parlez comme un sot!
—Très bien, capitaine, répliqua le porteur avec un clignement d'œil. Personne n'en veut à ce qui vous appartient. Je suis aussi sûr que la Banque elle-même, ajouta-t-il; mais, comme la caisse est lourde, je boirais volontiers quelque chose à la santé de Votre Seigneurie.»
Silas lui présenta deux napoléons, non sans exprimer son regret de l'embarrasser de monnaie étrangère. Et l'homme, grognant encore plus fort, et portant ses regards, avec mépris, de l'argent qu'il faisait sauter dans sa main, à la malle monumentale, puis encore de la malle à l'argent, finit par consentir à s'en aller.
Depuis tantôt deux jours, le cadavre était emballé dans la caisse de Silas; à peine fut-il seul que l'infortuné Américain approcha son nez de toutes les fentes et de toutes ouvertures, avec l'attention la plus angoissée. Mais le temps était froid et la malle réussissait encore à cacher son abominable secret.
Il prit une chaise et médita, la tête ensevelie entre ses mains. À moins qu'il ne fût promptement délivré, toute illusion était impossible, sa perte paraissait certaine. Seul dans une ville étrangère, sans amis ni complices, si la recommandation du docteur lui manquait, il n'avait plus de ressource.
Pathétiquement, il repassa dans son esprit ses ambitieux desseins pour l'avenir; il ne deviendrait plus le héros, l'homme célèbre de sa ville natale, Bangor (Maine), il ne monterait plus, ainsi qu'il l'avait amoureusement rêvé, de charge en charge et d'honneurs en honneurs. Il pouvait aussi bien abandonner tout de suite l'espoir d'être élu président des États-Unis et de laisser derrière lui une statue, dans le plus mauvais style possible, pour orner le Capitole à Washington. Quelle destinée que celle de cet Américain enchaîné à un Anglais mort et plié en deux au fond d'une malle de Saratoga! S'il ne réussissait pas à se débarrasser de ce cadavre importun, c'en était fait. Il n'y avait plus la plus petite place pour lui dans les annales des gloires nationales!
Je n'oserais pas répéter ses imprécations contre le docteur, l'homme assassiné, Mme Zéphyrine, les porteurs de l'hôtel, les serviteurs du prince, en un mot, contre tous ceux qui avaient été mêlés, même de la façon la plus lointaine, à son horrible infortune.
Vers sept heures, il s'échappa et descendit dîner; mais la salle du restaurant le glaça d'effroi; les yeux des autres dîneurs semblaient s'arrêter sur lui avec méfiance et son esprit demeurait obstinément là-haut, près de la malle. Lorsque le garçon vint lui présenter du fromage, ses nerfs étaient tellement excités, qu'il sauta en l'air et renversa le reste d'une pinte d'ale sur la nappe.
Le garçon lui proposa de le conduire au fumoir; quoiqu'il eût préféré de beaucoup retourner tout de suite auprès de son dangereux trésor, il n'eut pas le courage de refuser et se laissa conduire dans un sous-sol sans jour, éclairé au gaz, qui servait, et sert peut-être encore, de café à l'hôtel Craven.
Deux hommes jouaient tristement au billard; assistés par un marqueur hâve et phtisique; un moment Silas crut qu'ils étaient les seuls occupants de la salle. Mais, au second coup d'œil, son regard tomba sur un individu qui, dans un coin, fumait, les yeux baissés, de l'air le plus modeste et le plus respectable. Il se souvint d'avoir déjà rencontré cette figure; malgré le changement complet de costume, il reconnut l'homme qu'il avait trouvé assis sur la borne de Box-Court et qui avait aidé à transporter sa malle. Aussitôt l'Américain se retourna et, se mettant à courir, ne s'arrêta que lorsqu'il se fut enfermé et verrouillé dans sa chambre.