D'après le bruit des pas, il fut évident que les deux interlocuteurs se séparaient et continuaient leur marche dans une direction opposée. Presque aussitôt, la porte secrète s'entr'ouvrit avec précaution, une figure pâle se montra, une main fit signe d'avancer. Dans un silence de mort les trois hommes suivirent leur guide à travers plusieurs allées de jardin, jusqu'à l'entrée de la maison du côté des cuisines. Une seule bougie brûlait dans la vaste cuisine dallée, qui manquait absolument de tous les ustensiles habituels; et, comme la petite troupe commençait à monter les étages d'un escalier tournant, des bruits prodigieux, causés par les rats, témoignèrent plus sûrement encore de l'abandon du logis.
Le guide, qui marchait en avant, avec la lumière, était un vieillard maigre, très courbé, mais encore agile; il se retournait de temps en temps, et, par gestes, recommandait le silence, la prudence. Le colonel Geraldine suivait sur ses talons, la boîte d'épées sous le bras et un revolver tout prêt dans la main. Le cœur de Brackenbury battait violemment. Il vit qu'ils arrivaient assez tôt, mais jugea, d'après la hâte de leur conducteur, que le moment de l'action devait être proche. Les péripéties de cette aventure étaient si obscures et si menaçantes, le lieu semblait si bien choisi pour les actions les plus sombres, qu'un homme, même plus âgé que Brackenbury, eût été excusable de ressentir quelque émotion, tandis qu'il fermait la marche en montant l'escalier tournant.
Arrivés en haut, les trois officiers furent introduits dans une petite pièce éclairée seulement par une lampe fumeuse et un modeste feu. Au coin de la cheminée était assis un homme, jeune, d'une apparence robuste mais en même temps élégante et altière. Son attitude et sa physionomie témoignaient du sang-froid le plus impassible; il fumait tranquillement un cigare, et, sur une table à portée de sa main était posé un grand verre contenant quelque boisson gazeuse qui répandait une odeur agréable dans la chambre.
«Soyez le bienvenu, dit-il en tendant la main au colonel Geraldine; je savais que je pouvais compter sur votre exactitude.
—Sur mon dévouement, répondit le colonel en s'inclinant.
—Présentez-moi à vos amis», continua le prétendu Godall.
Quand cette cérémonie fut accomplie:
«Je voudrais, messieurs, dit-il, pouvoir vous offrir un programme plus attrayant. Les affaires sérieuses ne sont point à leur place au début de relations nouvelles, mais la force des événements l'emporte parfois sur les conventions du monde. J'espère et je crois que vous me pardonnerez cette soirée désagréable; pour des hommes de votre sorte il suffit de savoir qu'ils rendent un service considérable.
—Votre Altesse, dit O'Rooke, me pardonnera ma brusquerie. Je suis incapable de dissimulation. Depuis quelque temps, je soupçonnais le major Hammersmith; mais pour M. Godall, il est impossible de se tromper. Trouver dans Londres deux hommes qui ne connaissent pas le prince Florizel de Bohême, c'est trop réclamer de la fortune.
—Le prince Florizel!» s'écria Brackenbury stupéfait.