—Bien, répliqua le prince Florizel; j'espère, moi, vous prouver mon amitié dans des circonstances plus importantes.»

En prononçant ces mots, il sortit le premier de l'appartement et descendit l'escalier de service.

Les deux hommes, ainsi laissés à eux-mêmes, ouvrirent la fenêtre et se penchèrent au dehors, en tendant toutes leurs facultés pour tâcher de saisir quelque indice des événements tragiques qui allaient se passer. La pluie avait maintenant cessé de tomber; le jour était presque venu, les oiseaux gazouillaient dans les bosquets et sur les grands arbres du jardin.

Le prince et ses compagnons restèrent visibles un moment, tandis qu'ils suivaient une allée entre deux buissons en fleur; mais, dès le premier tournant, un groupe d'arbres au feuillage épais s'interposa, et de nouveau ils disparurent: ce fut tout ce que purent voir le colonel et le médecin. Le jardin était si vaste, le lieu du duel, évidemment si éloigné de la maison, que le cliquetis même des épées n'arriva pas à leurs oreilles.

«Il l'a conduit près de la fosse, dit le docteur Noël, en frissonnant.

—Seigneur! murmura Geraldine, Seigneur, défendez le bon droit!»

Silencieusement, tous deux attendirent l'issue du combat, le docteur secoué par l'épouvante, le colonel tout baigné d'une sueur d'angoisses.

Un certain, temps s'écoula; le jour était sensiblement plus clair et les oiseaux chantaient plus gaiement dans le jardin, quand un bruit de pas ramena les regards des deux hommes vers la porte. Ce furent le prince et les témoins qui entrèrent.

Dieu avait défendu le bon droit.

«Je suis honteux de mon émotion, dit Florizel; c'est une faiblesse indigne de mon rang; mais le sentiment de l'existence prolongée de ce chien d'enfer commençait à me ronger comme une maladie et sa mort m'a rafraîchi plus qu'une nuit de sommeil. Regardez, Geraldine, continua-t-il, en jetant son épée à terre, voici le sang de l'homme qui a tué votre frère. Ce devrait être un spectacle agréable; et cependant... quel étrange composé nous sommes! Ma vengeance n'est pas encore vieille de cinq minutes, et déjà je commence à me demander si, sur ce précaire théâtre de la vie, la vengeance même est réalisable. Le mal qu'a fait ce monstre, qui peut le défaire? La carrière dans laquelle il amassa une énorme fortune, car la maison dans laquelle nous nous trouvons lui appartenait, cette carrière fait maintenant et pour toujours partie de la destinée de l'humanité. Et je pourrais, jusqu'au jour du jugement dernier, exercer mon épée, que le frère de Geraldine n'en serait pas moins mort et qu'un millier d'autres innocents n'en seraient pas moins déshonorés, perdus! L'existence d'un homme est une si petite chose à supprimer, une si grande chose à employer! Hélas! y a-t-il rien dans la vie d'aussi désenchantant que d'atteindre un but?