Deux années plus tard, demeuré seul au monde, il tomba presque dans la misère. Ni la nature ni l'éducation n'avaient préparé Harry au moindre effort. Il pouvait chanter des romances et s'accompagner lui-même discrètement au piano; bien que timide, c'était un gracieux cavalier; il avait un goût prononcé pour les échecs, et la nature l'avait doué de l'extérieur le plus agréable, encore qu'un peu efféminé. Son visage blond et rose, avec des yeux de tourterelle et un sourire tendre, exprimait un séduisant mélange de douceur et la mélancolie; mais, pour tout dire, il n'était homme ni à conduire des armées ni à diriger les conseils d'un État.

Une chance heureuse et quelques puissantes influences lui firent atteindre la position de secrétaire particulier du major général, sir Thomas Vandeleur. Sir Thomas était un homme de soixante ans, à la voix forte, au caractère violent et impérieux. Pour quelque raison, en récompense de certain service, sur la nature duquel on fit souvent de perfides insinuations qui provoquèrent autant de démentis, le rajah de Kashgar avait autrefois offert à cet officier un diamant, évalué le sixième du monde entier, sous le rapport de la valeur et de la beauté. Ce don magnifique transforma un homme pauvre en homme riche et fit d'un soldat obscur l'un des lions de la société de Londres. Le diamant du Rajah fut un talisman grâce auquel son possesseur pénétra dans les cercles les plus exclusifs. Il arriva même qu'une jeune fille, belle et bien née, voulut avoir le droit d'appeler sien le diamant merveilleux, fût-ce au prix d'un mariage avec le butor insupportable qui avait nom Vandeleur. On citait à ce propos le proverbe: «Qui se ressemble s'assemble.» Un joyau, en effet, avait attiré l'autre; non seulement lady Vandeleur était par elle-même un diamant de la plus belle eau, mais encore elle se montrait sertie, pour ainsi dire, dans la plus somptueuse monture; maintes autorités respectables l'avaient proclamée l'une des trois ou quatre femmes de toute l'Angleterre qui s'habillaient le mieux.

Le service de Harry comme secrétaire n'était pas des plus pénibles; mais nous avons dit qu'il avait une extrême répugnance pour tout travail régulier: il lui était désagréable de se mettre de l'encre aux doigts; comment s'étonner, en revanche, que les charmes de lady Vandeleur et l'éclat de ses toilettes le fissent souvent passer de la bibliothèque au boudoir?

Les manières de Harry vis-à-vis des femmes étaient les plus charmantes du monde; cet Adonis savait causer agréablement de chiffons, et n'était jamais plus heureux que lorsqu'il discutait la nuance d'un ruban ou portait un message à la modiste. Bref, la correspondance de Sir Thomas tomba dans un piteux abandon et Mylady eut une nouvelle dame d'atours.

Un jour, le général, qui était l'un des moins patients parmi les commandants militaires retour de l'Inde, se leva soudain dans un violent accès de colère, et, par un de ces gestes péremptoires très rarement employés entre gentlemen, signifia une bonne fois à son secrétaire trop négligent que désormais il se passerait de ses services. La porte étant malheureusement ouverte, Mr. Hartley roula, la tête en avant, au bas de l'escalier.

Il se releva un peu contusionné, au désespoir, en outre. Sa situation dans la maison du général lui convenait absolument; il vivait, sur un pied plus ou moins douteux, dans une très brillante société, faisant peu de chose, mangeant fort bien, et avant tout il éprouvait auprès de lady Vandeleur un sentiment de satisfaction intime, d'ailleurs assez tiède, mais que dans son cœur, il qualifiait d'un note plus énergique. À peine avait-il été outragé de la sorte par le pied militaire de Sir Thomas qu'il se précipita dans le boudoir de sa belle protectrice et raconta ses chagrins.

«Vous savez, mon cher Harry,—dit lady Vandeleur,—car elle l'appelait par son petit nom, comme un enfant, ou comme un domestique,—vous savez très bien que jamais, grâce à un hasard quelconque, vous ne faites ce que le général vous commande. Moi, je ne le fais pas davantage, direz-vous, mais cela est différent; une femme peut obtenir le pardon de toute une année de désobéissance, par un seul acte d'adroite soumission; et d'ailleurs, personne n'est marié à son secrétaire particulier. Je serai fâchée de vous perdre, mais, puisque vous ne pouvez demeurer plus longtemps dans une maison où vous avez reçu cette mortelle insulte, il faut bien nous dire adieu. Soyez sûr que le général me payera son inqualifiable conduite.»

Harry perdit contenance; les larmes lui montèrent aux yeux et il regarda lady Vandeleur d'un air de tendre reproche.

«Mylady, dit-il, qu'est-ce qu'une insulte? J'estimerais peu l'homme qui ne saurait oublier ces peccadilles quand elles entrent en balance avec des affections. Mais rompre un lien si cher, m'éloigner de vous...»

Il fut incapable de continuer; son émotion l'étrangla et il se mit à pleurer.