—Vous avez parlé d'une commission, reprit le général. N'essayez pas de me tromper dans l'état de colère où je suis. Vous avez certainement parlé d'une commission.

—Si vous tenez à rendre nos gens témoins de nos humiliantes querelles, répliqua Lady Vandeleur, peut-être ferai-je bien de prier Mr. Hartley de s'asseoir. Non? continua-t-elle; alors, vous pouvez sortir, Mr. Hartley; je compte que vous vous souviendrez de ce que vous avez entendu; cela pourra vous être utile.»

Aussitôt Harry s'échappa du salon; tout en montant l'escalier, il entendit gronder la voix du général; à chaque pause nouvelle, le timbre clair de lady Vandeleur renvoyait des reparties glaciales.

Comme il admirait cette femme! Avec quelle habileté elle savait éluder une question dangereuse! avec quelle tranquille audace, elle répétait ses instructions sous le canon même de l'ennemi! En revanche, comme il détestait le mari!

Il n'y avait rien d'extraordinaire dans les événements de la matinée. Harry s'acquittait à chaque instant pour lady Vandeleur de missions secrètes, qui avaient principalement rapport à sa toilette. La maison, il le savait trop, était minée par une plaie incurable. La prodigalité, l'extravagance sans bornes de la jeune femme et les charges inconnues qui pesaient sur elle avaient depuis longtemps absorbé sa fortune personnelle et menaçaient, de jour en jour, d'engloutir celle de son mari. Une ou deux fois, chaque année, le scandale et la ruine semblaient imminents; et Harry courait chez tous les fournisseurs, débitant de petits mensonges et payant de maigres acomptes sur un fort total, jusqu'à ce qu'un nouvel arrangement se fût produit, jusqu'à ce que Mylady et son fidèle secrétaire pussent respirer de nouveau. Harry, pour un double motif, était corps et âme de ce côté de la guerre; non seulement il adorait lady Vandeleur et haïssait le général, mais il sympathisait naturellement avec le goût effréné de sa protectrice pour la parure; la seule folie qu'il se permît, quant à lui, était son tailleur.

Il trouva le carton là où on le lui avait dit, s'habilla, comme toujours, avec soin, et quitta la maison. Le soleil était ardent, la distance qu'il avait à parcourir considérable et il se rappela avec consternation que la soudaine irruption du général avait empêché lady Vandeleur de lui remettre l'argent nécessaire pour prendre un cab. Par cette journée brûlante, il y avait des chances pour que son beau teint rose fût compromis; d'ailleurs, traverser une si grande partie de Londres avec un carton sous le bras, c'était une humiliation presque insupportable pour un jeune homme de son caractère. Il s'arrêta et tint conseil avec lui-même. Les Vandeleur demeuraient sur Eaton Place; le but de sa course était près de Notting-Hill; à la rigueur, il pouvait, à cette heure matinale, traverser le parc, en évitant les allées fréquentées.

Impatient de se débarrasser de son fardeau, il marcha un peu plus vite qu'à l'ordinaire, et il était déjà à une certaine profondeur dans les jardins de Kensington, quand, sur un point solitaire au milieu des arbres, il se trouva face à face avec le général.

«Je vous demande pardon, dit Harry se rangeant de côté, car Sir Thomas Vandeleur était juste dans son chemin.

—Où allez-vous, monsieur? demanda l'homme terrible.

—Je fais une petite promenade», répondit le secrétaire.