Abbaye de Notre-Dame des Neiges.

Au fait, dit-il, je vais vous accompagner. Puis-je dire que vous êtes géographe?—Pas précisément.—Auteur alors. Mais au moins êtes-vous chrétien?—A peu près.—Cette réponse ne le satisfit qu’à demi. Ce robuste religieux avait construit lui-même, dans l’espace d’un an, la route qu’ils suivaient. Bientôt des bâtiments blancs se dressèrent devant eux au-delà d’un bois. La cloche tinta; ils allaient arriver. Le frère Apollinaire, c’était ainsi qu’il s’appelait, dit à Stevenson: Je ne puis parler qu’à l’extérieur de l’Abbaye, mais adressez-vous au frère portier et tout ira bien. Alors il prit les devants et disparut dans l’intérieur.

Stevenson, non sans appréhension, poussa en avant Modestine, mais la bête avait sans doute aussi des préjugés à l’égard des Monastères, car c’était la première fois qu’en voyant une porte elle n’entrait pas sans vergogne.—L’Anglais sonna, et, après avoir parlementé avec frère Michel l’hospitalier et deux ou trois autres frères à robe brune, il put pénétrer dans la place. Il pensa que c’était le sac porté par Modestine qui, en excitant la curiosité des autres frères, comme il avait déjà fasciné frère Apollinaire, lui en avait facilité l’accès. Assurés que ce n’était pas un colporteur, les religieux chargés de la réception des étrangers l’avaient admis sans difficulté. Modestine fut conduite aux écuries par des frères servants et le voyageur et son sac furent reçus dans la salle destinée aux pèlerins.

LES RELIGIEUX


Le père Michel, homme d’environ 35 ans, de bonnes manières et de figure fraîche et souriante, conduisit Stevenson à l’Office et lui servit un verre de liqueur en attendant le dîner. Il fut un moment laissé seul dans le jardin, espèce de cour dans laquelle étaient des allées sablées, des plates-bandes de dahlias, et au milieu, une fontaine avec la statue de la Vierge. Les bâtiments qui formaient les quatre côtés de ce jardin n’avaient d’autre ornementation architecturale qu’un clocheton et deux pignons couverts d’ardoise. Des frères vêtus les uns de blanc, les autres de brun, se promenaient silencieusement dans les allées; d’autres priaient prosternés à terre.

Le monastère est dominé d’un côté par un sommet nu, de l’autre par un bois. Il est battu par le vent, et la neige y règne du mois d’octobre au mois de mai. Les bâtiments eux-mêmes respirent le froid et la tristesse, et déjà en septembre, avant le dîner, Stevenson était pris de frissons tant à l’intérieur que dans la cour.

Après un dîner confortable, notre voyageur fut conduit dans une cellule faisant partie du bâtiment affecté aux retraitants. Cette cellule était propre, blanchie à la chaux et meublée sommairement d’un crucifix, d’un buste du pape, d’une imitation de Jésus-Christ et de quelques autres livres de piété. Un règlement suspendu au-dessus de la table indiquait à MM. les retraitants les offices auxquels ils doivent assister, l’heure de réciter le chapelet ou de faire la méditation, celle du lever et du coucher, etc...

Stevenson avait à peine passé sa cellule en revue que le frère Ambroise revint lui annoncer qu’un pensionnaire anglais désirait lui parler et introduisit un Irlandais de cinquante ans environ qui n’était encore que diacre. Il était resté sept ans dans un couvent en Belgique et cinq à N.-D. des Neiges, sans avoir lu un seul journal anglais. D’un caractère sociable, à la fois curieux et naïf, il fut enchanté de guider son compatriote dans le monastère. Il lui montra sa chambre où il passait son temps à dire son bréviaire, à lire la bible et les romans de Walter Scott.

De là il le mena dans le cloître, à la salle capitulaire, au vestiaire, à la bibliothèque, où se trouvaient les œuvres de Veuillot, de Chateaubriand, les Odes et Ballades, voire Molière, sans parler des Pères de l’Eglise et de quantités d’ouvrages historiques. On se rendit ensuite dans les ateliers où les frères font, l’un du pain, un autre des roues de char, un autre de la photographie.