Quelque passant suivait la grande route dans la vallée en chantant à pleine voix; ce chant était fruste, mais assez puissant pour se répandre dans tout le vallon. Stevenson avait souvent entendu, dit-il, des gens passant la nuit dans une rue déserte, il avait pendant quelques minutes perçu de son lit le roulement d’une voiture sous ses fenêtres. Il y a un roman dans les allées et venues de tous ces passants nocturnes, nous cherchons du moins à nous le figurer. Ici le roman avait deux faces. D’un côté ce brave passant excité par le vin dont la chanson rompait le silence de la nuit, et de l’autre ce voyageur bouclé dans son sac et fumant solitaire dans le bois de pins, à quelque 13 ou 1,400 mètres d’altitude vers les étoiles.
Lorsque Stevenson rendormi se réveilla pour la seconde fois (dimanche 29 septembre): la plupart des constellations avaient disparu. Les astres de première grandeur restaient seuls visibles. A l’horizon, du côté de l’Est, il aperçut une légère brume lumineuse, comme la voie lactée vue à son précédent réveil. Le jour allait paraître. Il alluma sa lanterne et chaussa ses bottes et ses guêtres. Il donna du pain à manger à Modestine, remplit sa gourde à la source et se prépara du chocolat à l’eau avec sa lampe à alcool.
La clairière où il avait si commodément dormi était encore plongée dans une demie obscurité: mais bientôt une large bande orangée, puis jaune d’or, se montra sur le sommet des montagnes du Vivarais. Stevenson éprouva un joyeux transport à contempler cet épanouissement progressif du jour naissant. Il écouta le murmure de la source avec ravissement et regarda autour de lui espérant apercevoir quelque chose de magnifique et d’inattendu.
Les pins à la verdure sombre, la clairière creuse, l’ânesse broutant, tout gardait son apparence ordinaire, mais tout était baigné par la lumière qui anime les êtres et les choses d’un esprit de vie et de paix dont il éprouvait avec délices l’influence étrange.
Il prit son chocolat bien chaud et arpenta la clairière en long et en large. Pendant ce temps un courant de vent froid, prolongé comme un grand soupir, s’éleva du côté de l’Est. Le branchage sombre des arbres voisins s’agitait à son passage et on pouvait voir le long de la colline les cimes élancées des pins se balancer au souffle du matin. Dix minutes après le soleil dorait la montagne, la marbrant de taches d’ombre et de lumière. Le jour avait complètement pris possession de l’espace. Stevenson se hâta de charger ses bagages pour gravir la montée qu’il avait à escalader.
Au moment de quitter son asile il fut pris d’une singulière fantaisie. Il avait été hospitalièrement accueilli et ponctuellement servi dans ce vert caravansérail. La chambre était bien aérée, l’eau excellente et l’aube l’avait appelé au moment voulu; ajoutons pour mémoire, la tapisserie, le plafond inimitable et la vue magnifique qu’on avait des fenêtres. Il était redevable à quelqu’un de cette libérale réception et il voulut, moitié par plaisanterie, laisser en s’en allant sur le gazon en pièces de monnaie le prix de son coucher, avec l’espoir qu’elles ne seraient ramassées que par quelque pauvre berger de la contrée.
LE PAYS DES CAMISARDS
SUR LE MONT LOZÈRE
En sortant du bois Stevenson ne trouva plus de trace de chemin. Un alignement de pierres plantées, comme pour le mont du Goulet, le guidait sur cette pente où ne pousse plus que du gazon. Le soleil était chaud; il quitta sa jaquette ne gardant sur lui que son tricot. Modestine en belle humeur se mit pour la première fois à trotter de son propre mouvement. A chaque pas de montée, la vue en arrière s’étendait plus au loin dans le Nord du Gévaudan.