On peut, dit notre voyageur, considérer cette montagne comme le centre, le cœur du pays des Camisards. De leurs cinq légions, quatre campaient dans un rayon de quelques lieues, deux au Nord, deux au Sud et quand l’œuvre de dévastation accomplie par Julien dans les hautes Cévennes, en octobre et novembre 1703 fut terminée, quand la pioche, la hache et l’incendie eurent détruit les 199 villages ou hameaux des 32 paroisses environnantes, toute vie sembla s’être retirée de ce pays désolé.

Heureusement des temps meilleurs sont venus et l’activité de l’homme a réparé ces ruines. De cette élévation le spectacle est d’une grandeur étrange. On a derrière soi la montagne du Bougès et plus haut la cime de la Lozère. Devant soi au Sud, on voit tout un réseau de crêtes couronnées par des pics s’élevant les uns sur les autres. Les torrents formés par les pluies de l’hiver ont creusé un labyrinthe de profondes vallées empanachées de châtaigniers de haut en bas et présentant en certains endroits des précipices de rochers vertigineux.

Le soleil allait disparaître et l’ombre avait déjà envahi le fond des collines lorsque Stevenson rencontra un vieux berger qui le mit sur le chemin de Saint-Germain-de-Calberte. La partie haute de ce pays est fort solitaire. A peine aperçoit-on au loin quelque séchoir de châtaignes ou quelque ferme isolée. Après une assez longue descente, l’Anglais trouva une grande route poussiéreuse: la nuit était venue et la lune argenta bientôt de sa lumière le versant de la vallée.

Stevenson prenant sa gourde qu’il avait remplie de vieux Bourgogne à Florac la porta à ses lèvres et but à la majesté sacrée de l’astre de la nuit. Cette libation lui rendit des forces et Modestine elle-même, ranimée par cette lumière, prit une allure plus rapide. Sur la pente opposée, les arêtes et les creux des ravins se distinguaient vaguement à la lueur de la lune et au loin, dans quelque maison isolée, une fenêtre éclairée formait une tache de feu au milieu du vaste espace d’ombre.

Après un grand nombre de tournants Stevenson trouva un ravin plus profond que les autres que la route traversait au milieu d’une grande obscurité et, arrivé au bord opposé, il fut tout surpris de tomber brusquement dans Saint-Germain-de-Calberte. Ce bourg n’a ni gaz ni réverbères et il semblait endormi dans un paisible silence. Cependant il y avait encore de la lumière à l’auberge. Le voyageur put s’y faire donner à souper et y prendre gîte pour la nuit.

LA DERNIÈRE JOURNÉE


Lorsque Stevenson se leva le lendemain, jeudi 3 octobre, il se mit à la fenêtre de la chambre propre et confortable où il avait passé la nuit. Le jour se levait sans nuages et il avait devant lui une vallée profonde plantée de grands châtaigniers. Il sortit dans la fraîcheur du matin pour visiter les environs.

St-Germain est assis sur la croupe d’une haute colline au milieu d’une des plus belles châtaigneraies des Cévennes. Le temple protestant est bâti au-dessous du bourg sur un épaulement; l’église, qui d’après Louvreleuil remonte à Urbain V, mais qui n’offre rien de bien remarquable, s’élève au centre de la localité. C’est là que l’Abbé du Chayla avait sa maison, son séminaire et sa bibliothèque; c’est là qu’on rapporta son corps le surlendemain du meurtre horrible du Pont-de-Montvert, là enfin qu’il fut enseveli près de l’autel de la Vierge où il avait fait préparer son tombeau. Les funérailles furent, sinon interrompues, au moins hâtées par le bruit qui se répandait que Séguier avec sa troupe était à une demi-heure de là. Tous les prêtres des environs réunis pour la funèbre cérémonie se hâtèrent de s’en aller en des lieux plus sûrs.

Maintenant tout est bien tranquille à Saint-Germain-de-Calberte. Le pouls de la vie humaine bat si lentement dans cette paisible bourgade des Cévennes! Le passage de Stevenson y fut un gros événement, objet de toutes sortes de commentaires. Les enfants couraient après lui, les gens se retournaient ou se mettaient sur leur porte pour le voir passer. Cette curiosité, quoique n’ayant rien de malveillant, l’importunait.