Il y enferma aussi heureusement son havresac plutôt pour la commodité du transport que dans la pensée qu’il pourrait en avoir besoin au cours de son voyage.
Pour ses besoins immédiats, il se munit d’un gigot de mouton cuit, d’une bouteille de Beaujolais, d’une boîte à lait, d’un fouet pour les œufs et d’une bonne provision de pain bis et blanc pour lui et pour l’ânesse, mais, au contraire du père Adam, il réservait le pain blanc pour lui.
Tous les politiciens du Monastier avaient prédit à Stevenson les aventures les plus étranges et une mort inévitable. Il était menacé du froid, des loups, des voleurs et des mauvais plaisants auxquels la nuit on est exposé. Pourtant, pas un de ces prophètes n’avait annoncé le vrai danger qui l’attendait. Ce fut de son bagage seul que vinrent les ennuis de son voyage.
Avant de parler de ses mésaventures, relatons en deux mots les leçons de son expérience. Si un ballot est retenu avec de bons liens aux deux bouts et posé tout de son long à travers le bât, et non plié en deux, le voyageur n’a rien à craindre. Le bât ira mal certainement, tel est le peu de perfection des choses de ce monde. Il ballottera et tendra à tourner; mais on trouve des pierres partout le long de la route et un homme a vite appris l’art d’équilibrer, à l’aide d’une pierre, un poids qui penche trop d’un côté.
Le 22 septembre, jour de son départ, Stevenson s’était levé à 5 heures. A 6 heures on commença à charger l’ânesse et dix minutes après les bagages roulaient à terre. La selle ne pouvait rester fixée une seconde sur le dos de Modestine.
L’Anglais la rapporta chez le sellier et eut avec lui une violente discussion. La selle était jetée des bras de l’un dans ceux de l’autre pendant qu’ils échangeaient les paroles les plus discourtoises.
Le harnais fut changé. On mit sur le dos de l’ânesse ce qu’on appelle une barde dans le pays et on la chargea des effets du voyageur. Le sac roulé et plié en deux, un paletot, une forte tranche de pain bis et un panier contenant le pain blanc, le gigot et les bouteilles furent reliés ensemble par des cordes savamment serrées et nouées. Toute cette charge encombrante pesait sur les épaules de l’ânesse sans que rien pendit des deux côtés pour faire équilibre, avec un bât tout neuf, s’adaptant mal au dos de la bête, avec des courroies toutes neuves que la marche ferait relâcher; il fallait être aveugle pour ne pas prévoir une catastrophe.
A ce système compliqué d’attaches, trop de gens avaient mis la main. Pour ce genre d’ouvrage une seule personne expérimentée fait plus sans effort qu’une demi-douzaine d’aides maladroits.
Stevenson le comprit plus tard, mais à ce moment, sans expérience, même après la mésaventure de la selle, il franchit la porte de l’écurie avec une assurance imperturbable, comme un bœuf allant à l’abattoir.