Par suite d'une heureuse chance, Georges Lorris, Estelle et Mme Lorris se trouvaient à une autre extrémité de l'hôtel quand l'épidémie a éclaté, ils n'ont donc ressenti qu'un simple malaise, un mal de tête, accompagné de vertiges. Ils ont pu prendre la direction de l'ambulance et donner tous leurs soins aux malades. Dans la même salle, M. Philox Lorris, Sulfatin et M. des Marettes sont couchés en proie à une fièvre assez violente. Comme ils ont absorbé les vapeurs délétères plus longtemps que les autres, ils sont les plus atteints.
M. Philox Lorris et Sulfatin passent leur temps à se quereller. L'illustre savant, excité par la fièvre, accable son collaborateur de ses sarcasmes et de sa colère.
LE DÉBLAIEMENT DE L'ANCIEN MONDE
«Vous êtes un âne! Est-ce qu'un véritable homme de science a de ces distractions? Mon fils Georges, ce jeune homme futile et léger, n'en eût pas fait autant! Je vous croyais d'une autre étoffe! Quelle désillusion! quelle chute! Notre grande affaire va manquer par votre faute… Vous m'avez couvert de ridicule devant le monde savant!.. Mais vous me le paierez! Je vous fais un procès et vous demande de formidables dommages et intérêts pour notre affaire ratée…»
Quant à M. des Marettes, il déclamait dans un vague délire des morceaux de ses anciens discours à la Chambre, ou des chapitres entiers de son Histoire des désagréments causés à l'homme par la femme, ou bien il se croyait chez lui et se disputait avec Sulfatin qu'il prenait pour Mme des Marettes.
«Ah! ah! femme ridicule et surannée! Vous voilà donc revenue… Vous voulez ressaisir votre proie et me faire connaître de nouveaux tourments!..»
Mlle la doctoresse Bardoz au bout d'une huitaine se trouva rétablie, elle avait été furieuse en premier lieu et s'était promis de traîner Philox Lorris devant les tribunaux; mais, quand elle fut en état d'étudier la maladie sur elle-même d'abord, puis sur les autres, sa colère tomba. C'est que cette maladie était extrêmement intéressante; il n'y avait pas moyen de la rattacher à une fièvre connue et classée; dans la première phase, elle participait de toutes les fièvres possibles à la fois, elle réunissait les symptômes les plus divers, compliqués et entre-croisés, avec les anomalies les plus bizarres, puis soudain son évolution devenait complètement originale, absolument inédite.
Il n'y avait pas à en douter, c'était une maladie nouvelle, créée de toutes pièces dans le laboratoire Philox Lorris et qui de là, peu à peu, commençait à se répandre épidémiquement dans Paris. Quelques cas étaient signalés çà et là, dans les quartiers les plus divers; il fallait attribuer cette contamination soit à des miasmes emportés par le vent lorsqu'on avait ouvert les fenêtres du salon infecté, soit à des invités qui pourtant n'avaient ressenti eux-mêmes qu'un insignifiant malaise. Et de ces centres épidémiques la maladie rayonnait peu à peu, prenant, au fur et à mesure, un caractère plus franc.