«Est-ce bien un Voyage de fiançailles? fit-elle; il me semblait qu'une bonne petite excursion au Parc européen d'Italie, à Gênes, Venezia la Bella, Rome, Naples, Sorrente, Palerme, en poussant, de ville d'eaux en ville d'eaux, jusqu'à Constantinople, par Tunis, le Caire, etc., eût mieux fait l'affaire.

On est fatigué de voir cela par Télé, répondit le grand Philox, tandis qu'on revient, d'un bon voyage d'études, bourré d'idées nouvelles…

«Tenez, demandez à Mme Lorris; nous avons fait notre voyage de noces dans les centres industriels d'Amérique, allant d'usine en usine; je suis sûr, bien qu'elle n'ait pas adopté la carrière scientifique et n'ait pas voulu s'associer à mes travaux, que Mme Lorris n'en a pas moins rapporté de Chicago les meilleurs souvenirs…»

Le déjeuner ne traîna pas, M. Philox Lorris étant pressé de retourner à son laboratoire. Il ne monta même pas à l'embarcadère pour assister au départ des fiancés et se contenta de remettre à son fils un cliché phonographique.

«Tiens, voici mes souhaits de bon voyage, mes effusions paternelles et mes dernières recommandations; je les ai préparées en me débarbouillant ce matin; au revoir!»

Les fiancés ne partaient pas seuls. Les compagnons exigés par les convenances étaient le secrétaire général particulier de Philox Lorris, M. Sulfatin, et un grand industriel, M. Adrien La Héronnière, autrefois associé aux grandes entreprises de Philox, actuellement retiré des affaires pour cause de santé.

Pendant que les voyageurs s'installent dans l'aéronef, il convient de présenter ces deux personnages. Le secrétaire Sulfatin est un grand, fort et solide gaillard, marquant environ trente-cinq ou trente-six ans, large d'épaules, bâti carrément, un peu rugueux de manières et de physionomie inélégante, mais extrêmement intelligente, avec des yeux extraordinaires, vifs, perçants, d'un éclat de lumière électrique. Ce nom de Sulfatin peut sembler bizarre, mais on ne lui en connaît pas d'autre.

Il y a une mystérieuse légende sur le secrétaire général de Philox Lorris. D'après ces on dit, acceptés pour vérités dans le monde savant, Sulfatin n'a ni père ni mère, sans être orphelin pour cela, car il n'en a jamais eu, jamais!.. Sulfatin n'est pas né dans les conditions normales-actuelles du moins-de l'humanité; Sulfatin, en un mot, est une création; un laboratoire de chimie a entendu ses premiers vagissements, un bocal a été son berceau! Il est né, il y a une quarantaine d'années, des combinaisons chimiques d'un docteur fantastique, au cerveau enflammé par des idées étranges, parfois géniales, mort fou, après avoir épuisé sa fortune et son cerveau en recherches sur les grands problèmes de la nature. De toutes les découvertes de l'immense génie sombré si malheureusement dans l'aliénation mentale avant d'avoir pu conduire à bonne fin ses recherches et ses miraculeuses expériences, il ne reste que la résurrection d'une ammonite comestible disparue depuis l'époque tertiaire, et cultivée maintenant sur nos côtes par grands bancs, qui font une sérieuse concurrence aux établissements ostréicoles de Cancale et d'Arcachon; un essai d'ichtyosaure, qui n'a vécu que six semaines, et dont le squelette est conservé au Muséum, et enfin Sulfatin, échantillon produit artificiellement de l'homme naturel, primordial, exempt des déformations intellectuelles amenées au cours d'une longue suite de générations.

UNE LIBRAIRIE PHONOGRAPHIQUE.