Dans une belle vieille église remplie de naïves statuettes religieuses, avec des petits navires en ex-voto suspendus aux voûtes gothiques, ils ont assisté à la messe et aux vêpres au milieu d'une population revêtue des costumes des grands jours. Après les vêpres, on danse sur la place; sur une estrade faite de planches posées sur des tonneaux, des joueurs de biniou soufflent dans leurs instruments aux sons aigrelets. Bretons et Bretonnes, formant d'immenses rondes, tournent et sautent en chantant de vieux airs simples et naïfs.

Bonheur de revivre aux temps primitifs, D'écouter des chants joyeux ou plaintifs…

Georges et Estelle, entraînés par le courant sympathique de ces bonnes vieilles moeurs, se joignirent aux rondes avec quelques étrangers en train de faire une cure de repos, et Sulfatin lui-même parut s'y mettre de bon coeur. Son malade regardait, n'osant se risquer: Grettly le poussa dans la ronde et lui fit faire quelques tours, après lesquels il s'en alla tomber, essoufflé, sur un banc de bois, près des tonneaux de cidre, parmi les gens que la danse altérait.

Estelle est tout à fait heureuse. Tous les deux jours, le facteur lui apporte une lettre de sa mère. Le facteur! On ne connaît guère plus ce fonctionnaire maintenant, excepté dans le Parc national d'Armorique. Partout ailleurs, on préfère téléphonoscoper, ou pour le moins téléphoner; les messages importants sont envoyés en clichés phonographiques arrivant par les tubes pneumatiques; il n'y a donc plus que les parfaits ignorants du fond des campagnes qui écrivent encore. Estelle seule connaît les émotions de l'heure du courrier, car Georges Lorris ne reçoit pas de lettres. Il a écrit à son père après quelques jours passés à Kernoël, mais Philox Lorris n'a pas répondu. Peut-être n'a-t-il pas encore eu le temps d'ouvrir la lettre.

Sulfatin reçoit aussi sa correspondance, non pas des lettres, mais de véritables colis apportés par la diligence, des paquets de phonogrammes qu'il se fait lire par le phonographe apporté dans son bagage. Il répond de la même façon, c'est-à-dire qu'il parle ses réponses et envoie ensuite les clichés phonographiques par colis. Cette correspondance est ainsi expédiée rapidement et Sulfatin est ensuite maître de tout son temps.

A la grande surprise de Georges, l'imperturbable Sulfatin continuait à ne rien dire, à ne pas protester contre le séjour dans ce pays arriéré de Kernoël. Il oubliait complètement les instructions de M. Philox Lorris; un Sulfatin nouveau s'était révélé, un Sulfatin gai, aimable et charmant. Il ne cherchait aucunement à troubler les joies paisibles de ces bonnes journées et ne s'efforçait point de susciter, ce qui n'eût pas été facile d'ailleurs, des motifs de brouille, ainsi que le lui avait pourtant si expressément recommandé Philox Lorris. Étrange! étrange!

Le dernier facteur

Georges, qui s'était préparé à soutenir de violents combats contre le sévère Sulfatin, se réjouissait de n'avoir pas eu même à commencer la lutte. Seul, le malade de Sulfatin, Adrien La Héronnière, devant qui Philox Lorris ne s'était pas gêné de parler quand il avait expliqué ses intentions à Sulfatin, seul La Héronnière se creusait la tête pour chercher à deviner le motif d'une si complète infraction aux instructions de son grand Patron. Bien que toute opération mentale, tout enchaînement d'idées un peu compliqué fût encore une dure fatigue pour lui, La Héronnière s'efforçait de réfléchir là-dessus, mais il n'y gagnait que de terribles migraines et des admonestations de Sulfatin.

Vers le quinzième jour, Sulfatin changea tout à coup: il parut moins gai, presque inquiet. Sous prétexte que l'on commençait à s'ennuyer à Kernoël dans un paysage trop connu, il proposa de partir vers Ploudescan, à l'autre extrémité du Parc national. Georges, pour le satisfaire, y consentit volontiers. On quitta donc Kernoël. Empilés dans un mauvais omnibus, secoués sur des chemins rocailleux, entretenus avec négligence, les voyageurs durent faire quinze longues lieues.