Il y avait naturellement très peu de jardins, un simple cadre de verdure, sertissant les différents bâtiments, — l'espace est si mesuré à Paris! — mais on s'était rattrapé sur les terrasses, les petites plates-formes et les balcons suspendus, transformés en véritables forêts, en forêts vues par le gros bout de la lorgnette, avec des arbres nains japonais suivant la mode actuelle.

Il n'y a pas que Paris qui soit étroit et resserré, on se sent tellement pressé aujourd'hui sur notre globe archi-plein, dans le coude à coude des continents bondés, qu'il faut tâcher de gagner un peu de place, de toutes les façons possibles, par d'ingénieux subterfuges.

LE SOL DE PARIS.

Voulez-vous des forêts ombreuses avec de vieux chênes aux ramures puissantes, tordant leurs racines comme un nid de serpents et lançant au loin de grosses branches à l'épais feuillage? Voulez-vous des pins fantastiques, hérissés de pointes et cramponnés à des blocs de rochers moussus? Voulez-vous des arbres exotiques, des fourrés étranges, dominés par des baobabs monstrueux?

En voici sur votre balcon, dans de jolis bacs de faïence japonaise, voici sur votre véranda la forêt vivante en réduction, les géants nains, les arbres centenaires, les colosses végétaux, maintenus, par l'art inouï du jardinier de Yeddo, à des proportions de plantes d'appartement.

C'est la forêt minuscule, mais c'est la forêt tout de même, avec ses fourrés touffus, ses dessous tapissés de bruyères naines, avec ses profondeurs mystérieuses, qui vous donnent le vertige et le frisson des solitudes, avec ses rochers, ses ravins même, au-dessus desquels se dressent de vieux troncs dépouillés, tordus et déchiquetés par les siècles, ravagés par les ouragans; ce sont de vastes paysages factices, absolument illusionnants, devant lesquels, en y mettant un atome de bonne volonté, on peut chercher la poésie du rêve, tout comme si l'on errait dans les quelques coins de nature sauvage qui nous restent, éparpillés çà et là par le monde et sur le point de disparaître à jamais.

Ne cherchez pas d'autres feuillées à Paris, en dehors de ces futaies factices et des maigres jardinets entretenus à grand'peine autour des maisons riches.

Le sol de Paris n'en peut guère produire, puisqu'il n'existe plus, puisque la vraie terre y a disparu ou à peu près, remplacée par un lacis embrouillé de tunnels, de canalisations diverses, de tubes métropolitains réunissant les quartiers, de tubes d'expansion au dehors, d'égouts, de caniveaux, de conduits pour les innombrables fils des divers Télés et des services électriques divers, force, lumière, théâtre, musique, etc., entre-croisés à travers un massif de béton et de pierrailles, où les racines des pauvres diables d'arbres que leur malheur a exilés dans ce conglomérat rocailleux, saturé de fluides divers, ne peuvent, même en s'allongeant et s'échevelant outre mesure, puiser qu'une bien maigre nourriture.

Mais si la villa parisienne de Georges Lorris ne pouvait guère montrer d'autres verdures que les arbres comprimés et rabougris de ces forêts d'appartement, elle possédait une annexe un peu plus loin, dans les montagnes du Limousin, à trente-cinq minutes de tube et deux heures d'aéronef à peine, une maison de campagne, petite, mais commode, agréablement placée dans un fort beau paysage, à mi-côte d'une colline rocheuse, avec des arbres de proportions naturelles et des coins de véritables bois sous ses fenêtres.