«Pauvre M. Sulfatin! fit Estelle.
— Bah! il trouvera une explication!.. répondit Georges, et vous voyez, ma chère Estelle, que le phonographe a du bon; il enregistre les serments que l'on peut se faire répéter éternellement ou faire entendre, comme un reproche, s'il y a lieu, à l'infidèle; il ne laisse pas se perdre et s'envoler la musique délicieuse de la voix de la bien-aimée et il la rend à notre oreille charmée dès que nous le désirons… Savez-vous, ma chère Estelle, que j'ai pris quelques clichés de votre voix sans que vous vous en doutiez et que, de temps en temps, le soir, je me donne le plaisir de les mettre au phonographe?
LA FEMME NOUVELLE.
GRANDE SOIRÉE A L'HOTEL LORRIS.
IV
Grande soirée artistique et scientifique à l'hôtel Philox Lorris.- Où l'on a la joie d'entendre les phonogrammes des grands artistes de jadis.- Quelques invités.- Première distraction de Sulfatin.- Les phonographes malades.
M. Philox Lorris se préparait à donner la grande soirée artistique, musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcité la curiosité de tous les mondes. Devant une assemblée choisie, réunissant le Tout-Paris académique et le Tout-Paris politique, toutes les notabilités de la science et des Parlements, devant les chefs de partis, les ministres, devant le chef de cabinet, l'illustre Arsène des Marettes, à la parole puissante, il compte, après la partie artistique, exposer, dans une rapide revue des nouveautés scientifiques, ses inventions récentes et jeter tout à coup l'idée du grand médicament national, intéresser les ministres, enlever les sympathies du monde parlementaire, lancer tous les journaux, représentés à cette soirée par leurs principaux rédacteurs et leurs reporters, sur cette immense, philanthropique et patriotique entreprise de la régénération d'une race fatiguée et surmenée, d'un peuple de pâles énervés, par le prodigieux coup de soleil revivifiant du grand médicament microcidide, dépuratif, tonique, anti-anémique et national, agissant à la fois sur les organismes par inoculation et par ingestion!
Tel est le but de Philox Lorris. Après le concert, dans une conférence avec exemples et expériences, Philox Lorris exposera lui-même sa grande affaire; le coup de théâtre sera l'apparition du malade de Sulfatin, M. Adrien La Héronnière, que tout le monde a connu, que l'on a vu, quelques mois auparavant, tombé au dernier degré de l'avachissement et de la décadence physique. Aucun soupçon de supercherie ne peut naître dans l'esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et éclatante des assertions de l'inventeur, le sujet enfin, n'est pas un pauvre diable quelconque et anonyme. Tout le monde a déploré la perte de cette haute intelligence sombrée presque dans une sénilité prématurée, et l'on va voir reparaître M. La Héronnière restauré de la plus complète façon au physique comme au moral, réparé physiquement et intellectuellement, redevenu déjà presque ce qu'il était autrefois!..