Nous pouvons ajouter que ceux qui ont collaboré aux Cenelles sont les principaux hommes de lettres sortis de la population créole. En aucun autre temps, cette dernière n'a produit un aussi grand nombre d'esprits cultivés, et jamais il n'a existé une entente si parfaite que celle qui les unissait dans leurs inclinations et leurs travaux. Ils n'étaient point jaloux les uns des autres, et ils ont su s'accorder sur le meilleur moyen à employer pour mettre au jour le fruit de leurs études et de leurs veilles.

Ces penseurs ont été heureux dans le titre qu'ils ont donné à leur ouvrage. La cenelle est le fruit de l'aubépine: son peu de volume dit la modestie de nos écrivains; et l'aubépine, "arbrisseau épineux aux fleurs blanches et colorantes" exprime, nous croyons, la difficulté de l'entreprise pour ceux qui devaient travailler dans un milieu décidément peu propice à leurs tendances poétiques. Confiants dans la pureté de leurs intentions, désirant surtout donner une bonne couleur au mauvais aspect de leur destinée, ils ne pouvaient certes choisir un titre plus approprié: Les Cenelles.

Nous ignorons à qui revient l'honneur d'avoir trouvé ce nom. Nous savons toutefois que c'est à l'instigation de Lanusse que le volume fut publié, mais ce n'est pas là une raison suffisante pour lui attribuer aussi le choix du titre. Cet épigraphe, précédant les vers de A. Mercier, est peut-être, sur ce point, significatif:

Et de ces fruits qu'un Dieu prodigua dans nos bois,
Heureux, si j'en ai su faire un aimable choix.

Finalement, si l'esprit du livre doit être déterminé par l'arrangement des matières, le commencement et la fin, pris ensemble, en représentent une morale significative, presqu'une allégorie.

Nous observons que le premier morceau des Cenelles se nomme Chant d'Amour, et le dernier, Désenchantement. Les deux pièces sont du même auteur, mais cette circonstance ne détruit pas la conclusion à tirer de leur contraste significatif.

Ainsi, dans un passage de la première improvisation, le poète, plein d'espoir dans son idéal, s'exprime comme suit:

Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée,
Peut consoler le cœur des maux qu'il a soufferts;
C'est la fraîche Oasis, c'est la manne sacrée,
C'est la source d'eau pure au milieu des déserts.

Mais plus tard, quand "le rêve", comme l'a dit Lamartine, "tombe devant la vérité", le poète cède à la réalité et ne croit plus au bonheur. Alors, dans son désenchantement, il s'écrie:

"Je compte à peine un lustre après mes vingt années,
Déjà, de mon printemps, les fleurs se sont fanées;
Déjà, le scepticisme a desséché mon cœur,
Déjà, je ne crois plus ici-bas au bonheur."