[Note 567: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 22 prairial an III (10 juin 1795). Les membres présents à cette séance décisive furent les citoyens Keppler, maire; Démichel, Ehrmann, Ehrlenholtz, Fischer, Reichardt, Saum, Schnéegans, Hübschmann, officiers municipaux, et Hermann, agent national.]

Désireux de prouver sa bonne volonté à ses concitoyens catholiques, le Conseil fit commencer en outre immédiatement la transformation de la Cathédrale. Tout l'appareil des fêtes civiques en fut éloigné et c'est à peine si l'on y laissa subsister pour le moment la tribune des orateurs, où devait continuer à se faire la lecture des lois nouvelles, mais de manière à ne pas troubler l'exercice du culte. Un arrêté municipal du 28 prairial rétablissait les dénominations, chères aux fidèles, de rue du Dôme et de place du Dôme, au lieu des noms révolutionnaires de rue de la Philosophie et de place de la Responsabilité[568].

[Note 568: Délibération du corps municipal du 28 prairial an III,
Strasbourg, Dannbach, 4 p. 4°.]

Le 12 messidor (30 juin), une autre délibération ordonnait l'enlèvement de l'inscription du portail principal, épargnée d'abord, sur l'ordre de Richou; poussant la condescendance jusqu'aux dernières limites, les administrateurs de la cité votèrent, ce même jour, sur la demande des „commissaires préposés catholiques”, la démolition d'un monument dressé dans la chapelle (Saint-Laurent?) „aux mânes des Français morts pour la patrie”, sous prétexte qu'il encombrait le local. On ajoutait bien, pour excuser cette destruction peu patriotique, que le monument n'était pas digne de ceux qu'il devait honorer et qu'on l'élèverait plus tard, avec des matériaux plus choisis, sur une des places de la cité[569]. Mais ce fut un des innombrables monuments, pompeusement décrétés par les autorités de l'époque révolutionnaire, qui ne virent jamais le jour.

[Note 569: Procès-verbaux manuscrits du 12 messidor (30 juin 1795).]

Le 15 messidor, pour bien marquer que l'autorité civile ne prétend plus rien à la Cathédrale, on licencie l'orchestre des musiciens du Temple de l'Etre suprême, en les avertissant rétrospectivement, qu'ils ne seront plus salariés depuis le premier du mois[570]; le 25 messidor enfin, l'on accorde aux „citoyens catholiques” la démolition de la tribune aux orateurs qui les gêne, en décidant que la promulgation des lois se fera dorénavant à l'Hôtel-de-Ville[571]. On leur en donne même les bois de charpente, afin qu'ils puissent se construire une nouvelle chaire, „l'ancienne ayant été vandalisée”[572]. On le voit à ces concessions successives, nous sommes à la lune de miel des rapports entre l'Eglise et la Commune; que de chemin parcouru depuis dix mois!

[Note 570: Corps municipal, procès-verbaux du 15 messidor (3 juillet 1795).]

[Note 571: Procès-verbaux manuscrits du 25 messidor (13 juillet 1795).]

[Note 572: Corps municipal, procès-verbaux du 19 thermidor (30 juillet 1795).—L'ancienne chaire n'avait pas été détruite, on le sait, puisque nous l'admirons encore aujourd'hui, mais démolie soigneusement au début de la Terreur. Les catholiques ne voulaient sans doute pas l'exposer à des dangers nouveaux en la remettant dès alors en place.]

Cependant—il faut bien signaler le fait pour rester fidèle à la vérité historique,—toutes ces avances, toutes ces faveurs même n'engagent guère les anciens réfractaires à se montrer reconnaissants. Nous avons recherché, avec une curiosité fort naturelle, les noms des ecclésiastiques catholiques qui, conformément aux lois, seraient venus prêter serment d'obéissance à la République, pour exercer librement ensuite leur ministère. Eh bien, tandis que la liste des ministres protestants, des Blessig, des Eissen, des Oertel, etc., est passablement fournie, les procès-verbaux officiels n'ont conservé trace d'aucune autre déclaration d'allégiance catholique que précisément de celle de l'abbé Rumpler, enregistrée plus haut. Il faut donc en conclure que les membres du clergé catholique, présents à Strasbourg, acceptèrent tous les bénéfices du décret de prairial sans se soumettre aux obligations préalables exigées par lui, et que la municipalité de Strasbourg, entraînée par le courant de l'opinion publique, a sciemment fermé les yeux à cette infraction si grave à la loi. Nous savons, en effet, que le nouveau maire Keppler, natif d'Andlau, passait dans les cercles républicains de Strasbourg pour un „archifanatique”. On nous raconte, par exemple, qu'il avait placé, contrairement aux prescriptions légales, un poste d'honneur à l'entrée de la Cathédrale, dès la réouverture du culte, avec la consigne d'arrêter immédiatement l'évêque Brendel ou l'abbé Rumpler, s'ils osaient se montrer dans l'intérieur de l'édifice[573]. Il n'est donc point étonnant qu'un fonctionnaire aussi bien pensant ait négligé les formalités que ses fonctions officielles l'appelaient à surveiller de très près. Il est moins étonnant encore que ses collègues et lui, saisis d'une protestation de Rumpler contre leur décision du 22 prairial, comme ayant „affecté de vouloir lui contester la qualité de prêtre catholique” et comme ayant, „d'après les caquets des malveillants, cru devoir prendre parti contre lui,” aient passé derechef à l'ordre du jour sur ses plaintes et sa demande réitérée. Pour ne pas accorder à l'impétrant le lieu de culte qu'il réclamait, le Conseil allégua qu'il n'avait point à prendre parti dans les disputes intérieures ecclésiastiques et les „querelles d'orthodoxie” de ses administrés[574]. Manière de voir assurément louable et tout à fait digne d'approbation! Malheureusement pour nos magistrats municipaux, ils avaient commencé tout d'abord à la mettre en oubli, au détriment de ceux auxquels ils donnaient une si belle réponse.