[Note 31: C'était, on le sait, la disposition primitive de la cocarde tricolore.]

Après tout ce que nous venons de dire sur la situation des esprits à Strasbourg, on ne s'étonnera guère en voyant le rôle prépondérant joué par la force militaire dans la cérémonie plus ou moins religieuse du lendemain. Quelle différence entre cette prestation de serment à la Constitution civile du clergé et l'enthousiasme qui avait enflammé les cœurs lorsqu'on avait prêté, le 14 juillet, d'une bouche unanime, le serment patriotique dans la plaine des Bouchers! Aujourd'hui l'aspect des rues était morne; sur les principales places de la ville on avait amené des canons, on les avait chargés à mitraille devant les curieux; évidemment la municipalité craignait des mouvements populaires, soit de la part des habitants même de la ville, soit de celle des paysans catholiques du dehors.

Ce fut entouré de bayonnettes que le corps municipal se rendit à l'église Saint-Louis, dont le curé Valentin avait, seul de tous les titulaires de Strasbourg, fait connaître son intention de prêter le serment. Après l'avoir reçu, le cortège se rendit à la citadelle, dont le curé, le Père capucin Ambroise Hummel, avait, il est vrai, fourni une réponse semblable, mais qui s'en repentit au dernier moment. Car il ajouta, paraît-il, quelques restrictions à mi-voix, lorsqu'il prononça la formule du serment à l'autel, et le greffier n'ayant pas voulu les insérer au procès-verbal officiel, dressé dans la sacristie, il écrivit le lendemain une lettre au maire, qui fut répandue à profusion dans la ville et les campagnes, et dans laquelle il rétractait solennellement son serment, „le cœur navré de douleur”, et le déclarait nul et non avenu. On peut suivre chez cet humble capucin tout le développement, pour ainsi dire, du drame psychologique qui a dû se passer alors dans l'âme de milliers de prêtres. Ils sont tiraillés en sens contraire par leurs devoirs ecclésiastiques et le désir de conserver leur place au milieu de leurs ouailles, par l'obéissance à leurs supérieurs hiérarchiques et la peur du châtiment céleste d'une part, par leurs sentiments de citoyen d'autre part et la crainte des punitions légales, de l'exil et de la misère. Comme aux plus sombres jours du moyen âge, où s'était déroulée la grande lutte entre l'Empire et la Papauté, nous voyons reprendre le duel gigantesque entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux et les peuples, comme les individus, en devenir les victimes.

Quelques bons plaisants pouvaient bien imaginer une transaction bouffonne entre l'Ancienne et la Nouvelle Loi, témoin le feuille volante, rarissime, imprimée alors à Strasbourg, qui présente un sens bien différent selon qu'on en lit le contenu en une colonne, de gauche à droite, ou bien en deux colonnes, de haut en bas, et qui paraîtra peut-être curieuse à nos lecteurs; la voici:

Serment civique
à deux faces
trouvé chés un frippier, dans la poche d'un habit,
acheté à l'encan d'un impartial.

A la nouvelle Loi je veux être fidèle,
Je renonce dans l'âme au régime ancien,
Comme article de foi je crois la Loi nouvelle,
Je crois celle qu'on blâme opposé à tout bien.
Dieu vous donne la paix, Messieurs les démocrates,
Noblesse désolée, au diable allez-vous en;
Qu'il confonde à jamais tous les aristocrates,
Messieurs de l'Assemblée ont seuls tout le bon sens.

En réalité aucune transaction n'était plus possible, puisqu'il fallait prendre immédiatement et définitivement parti pour l'Assemblée Nationale ou le pape.

On a vu dans quel sens l'immense majorité du clergé catholique de Strasbourg s'était prononcée. Le parti contre-révolutionnaire aurait dû être ravi des résultats obtenus, puisqu'un si faible contingents „d'apostats” avait seul osé rester fidèle aux lois de la patrie. Mais ce serait mal connaître les partis extrêmes que d'attendre jamais d'eux qu'ils apportent quelque bon sens, même en leurs triomphes. Ce qu'on entendit chez lui furent bien moins des cris de joie que des imprécations contre les quelques prêtres qui se détachaient de la masse compacte du clergé refusant le serment. C'est qu'on avait compté d'abord sur une abstention complète, sur une grêve totale, amenée par l'unanime coalition de tous les laïques et les ecclésiastiques fidèles. Et maintenant l'on voyait que non seulement de nombreux laïques désertaient la bonne cause, mais que des théologiens même comme Brendel, un homme qui pourtant, depuis vingt ans, enseignait le droit canon à tous les prêtres du diocèse, déclaraient ne rien voir de contraire à la foi religieuse dans la Constitution civile du clergé. Une pareille attitude, le langage d'un Rumpler, la conduite d'un Gobel, évêque in partibus de Lydda, et député de l'Alsace, faisaient craindre des défections nouvelles, et avivaient les haines religieuses dont nous allons voir éclater tout à l'heure les explosions violentes.

Le 27 janvier 1791, les trois commissaires du Roi, délégués dans les départements du Rhin, arrivaient à Strasbourg, vers quatre heures du soir. C'étaient MM. J. J. Foissey, premier juge au tribunal de Nancy, plus tard membre obscur de l'Assemblée législative; Mathieu Dumas, ancien adjudant de La Fayette, directeur du Dépôt de la guerre, et plus tard comte de l'Empire; Jean-Marie Hérault-de-Séchelles, commissaire du Roi près le tribunal de cassation, le futur conventionnel, ami de Danton, avec lequel il périt sur l'échafaud. Toutes les cloches étaient en branle et les drapeaux tricolores flottaient sur les tourelles de la Cathédrale quand la voiture des représentants, escortée par la garde nationale de Wasselonne, d'Ittenheim et de Schiltigheim, fit son entrée en ville et s'arrêta à l'ex-Hôtel du Gouvernement de la province. Les députations de la Municipalité, du District, de la Société populaire les y attendaient, mais MM. du Département s'étaient tous fait excuser pour cause de maladie. „Oui, c'est vrai, disait une feuille locale; ils sont tous malades; espérons que l'énergie de MM. les commissaires saura les guérir!”

L'arrivée des représentants de l'autorité monarchique constitutionnelle irrita les représentants de l'ancien régime jusqu'à la folie. Ce mot n'est pas trop fort quand on parcourt certains pamphlets anonymes, publiés alors soit en français, soit en allemand, et qui prêchent non seulement la désobéissance et la révolte, mais l'assassinat. Dès leur arrivée, les commissaires avaient fait afficher une proclamation, datée du 30 janvier 1791, et qui faisait appel à l'obéissance de tous les citoyens à la loi, promettant d'ailleurs „le plus profond respect pour la religion et ses dogmes” et s'engageant à „remplir avec ardeur le ministère de paix et de surveillance dont un citoyen couronné a daigné revêtir des citoyens pleins de zèle.” Voici comment on répondait dans le parti des ultras à ces paroles conciliantes. Prenons d'abord une brochure intitulée Coup d'œil alsatien sur la lettre des Commissaires, etc.[32]. Les commissaires du Roi y sont qualifiés de „jacobins auxquels il ne manque que la considération publique, que les qualités qui obtiennent la considération” et „leur proclamation offre tout ce que le charlatanisme a d'impudence.” On y parle de M. de Dietrich, en des termes également choisis; c'est „le digne chef de ces barbares, l'âme de ces assemblées, le détestable agent des Jacobins, de ces monstres qui déchirent la France et qui la dévorent, un homme noté, taré, dénoncé à toute l'Europe, ce maire dont le nom sera désormais la seule injure, dont rougiront les plus grands scélérats.”