Il est plus que douteux qu'il ait réussi à convaincre un seul parmi ses auditeurs, j'entends de ceux qui n'étaient pas convaincus d'avance. Sans doute un poète inconnu lui adressait une ode chaleureuse, et plus longue encore, imprimée aux frais des contribuables, et dans laquelle Brendel était l'objet des plus pompeux éloges:

„O d'un Dieu bienfaisant le ministre et l'image,
Toi qui sers à la fois et pares les autels,
De tous les vrais Français reçois le juste hommage,
La vertu sur leurs cœurs a des droits immortels….”

Mais l'inquiétude perçait même là, parmi les fleurs de rhétorique prodiguées à foison:

„Que lui répondrez-vous, trop coupables pasteurs,
Aveugles ou méchants, égarés ou perfides,
D'une idole brisée adorateurs stupides
Et d'un rang qui n'est plus, lâches adulateurs?
Laissez-là vos vains syllogismes
Et vos criminelles noirceurs;
Ses vertus condamnent vos mœurs
Et ses lumières vos sophismes….”

Elle est plus visible encore, cette inquiétude, dans le procès-verbal officiel, dressé à la Mairie, quand le cortège eut quitté la Cathédrale. Nous y voyons les commissaires du Roi inviter Brendel à venir prendre son logement en leur hôtel, et à quitter le Séminaire, où l'on craignait pour lui les attentats ou du moins les insultes de quelques fanatiques.

Le maire, à son tour, insiste sur ce déplacement, „non qu'on croie qu'il y ait pour lui le moindre danger à rester dans son ancienne demeure, mais pour prévenir toute altération d'accord que la diversité d'opinions pourrait, dans ces premiers instants, faire naître entre ses confrères et lui”.[44]

[Note 44: Procès-verbaux des délibérations du Conseil, etc., 1791, p. 116.]

On sentait donc bien que le schisme se consommait par la prestation même du serment civique et que les „schismatiques” officiels étaient aux yeux de l'Eglise et des masses les croyants véritables. Les réponses nombreuses des non-jureurs et leurs réfutations du discours de Brendel allaient d'ailleurs en fournir une preuve nouvelle et convaincante.[45] Le clergé d'Alsace, considéré dans son ensemble, refuserait de lui obéir, et la population catholique avait manifesté presque partout, à ce moment même, son antipathie pour les principes des constitutionnels.

[Note 45: L'une des meilleures parmi ces réponses, rédigée par un polémiste habile auquel l'arme de l'ironie était familière, est intitulée: Remarques sur le discours prononcé par M. l'abbé Brendel…. par un de ses confrères. S.l.,16 p. 8º.]

Le même dimanche où Brendel avait pris la parole à la Cathédrale, on avait dû lire dans toutes les églises du département l'instruction de l'Assemblée Nationale sur la Constitution civile du clergé. La presque totalité des prêtres en exercice s'étant refusé à le faire, des officiers municipaux, ceints de leur écharpe, avaient donné lecture de ce document du haut de la chaire! Dans la Cathédrale on avait massé des troupes sous les armes, et non sans raisons, paraît-il.