[Note 71: Ode sur l'installation de l'évêque de Strasbourg. S. 1. 4 p. 4°.]

Mais ces hommages, assurément sincères, n'apportaient au nouvel évêque que l'adhésion politique d'un nombre restreint de citoyens fort peu religieux de tempérament, et ne pouvaient même lui garantir la sécurité complète et le respect de sa personne au sein de la ville la moins fanatisée de son diocèse. En effet, les journaux de Strasbourg avaient beau s'écrier que la journée du 25 serait „un jour inoubliable dans les annales de la cité”[72]. L'intronisation de Brendel, malgré la pompe officielle dont elle avait été entourée, donna lieu pourtant à des manifestations significatives que ne pouvaient affecter d'ignorer les dépositaires de l'autorité publique. La municipalité avait résolu de célébrer dignement l'avènement d'un ancien collègue. Aussi la Cathédrale était-elle pavoisée, les cloches sonnaient à toute volée, quand le Conseil général se présenta en corps au Séminaire pour escorter l'évêque à son église paroissiale. Les commissaires du roi, les administrateurs du département et du district s'étaient joints au cortège, en tête duquel marchait Brendel en rochet et camail.

[Note 72: Strasb. Zeitung, 26 mars 1791.]

Arrivé dans le chœur, l'évêque se rendit devant le maître-autel, après avoir revêtu les habits pontificaux, précédé de l'abbé Neuville, qui lui portait la mitre. Là il prêta le serment prescrit aux évêques par la loi nouvelle, puis il célébra la grand'messe. Les curieux ne manquaient pas, assurément, au service, mais le procès-verbal dressé à l'Hôtel-de-Ville, à l'issue de la cérémonie, ne portait que treize signatures d'ecclésiastiques. C'est tout ce qu'on avait pu réunir en cette occasion pourtant solennelle[73]. Aucun de ses propres élèves du Séminaire n'avait consenti à reconnaître l'autorité du nouvel évêque; tous avaient préféré quitter l'école plutôt que d'adhérer au schisme. Partout l'on constatait cette même résistance dans les rangs du clergé, dirigée par d'habiles organisateurs et qui répondait si bien au génie souple et tenace de l'Eglise catholique. Les femmes elles-mêmes s'affichaient dans l'entrain de la lutte. Malgré l'ordre formel du maire, les sœurs grises refusaient d'accompagner les Enfants trouvés, dont elles dirigeaient l'éducation, à la messe pontificale de Brendel. Bien plus, quand le receveur de l'hospice les eut ramenés à leur domicile, elles s'emparèrent des enfants pour les conduire à la messe de l'Eglise des Récollets; parce qu'elles ne jugeaient pas la première valable. Le Conseil général punit leur désobéissance en les renvoyant sur-le-champ de la maison des Enfants trouvés[74].

[Note 73: Procès-verbal dressé sur la prestation du serment, etc.
Strasb., Dannbach, 1791, 13 p. 8°.]

[Note 74: Délibérations du Conseil général, 1791. p. 159-160.]

L'après-midi du même jour devait être célébré le Te Deum pour la convalescence du roi. Toute la garnison était sous les armes et formait la haie, depuis la Mairie jusqu'à l'entrée de la Cathédrale, sur le parcours des corps constitués, qui faisaient pour la seconde fois en douze heures ce pieux pèlerinage. Les Amis de la Constitution remplaçaient dans le cortège les ecclésiastiques non assermentés, qui brillaient par leur absence. Le Te Deum fut chanté avec accompagnement de toutes les musiques militaires, au milieu d'un concours prodigieux de populaire; puis les autorités continuèrent leur marche processionnelle vers le Temple-Neuf, et de là vers l'Eglise réformée pour y assister à des services d'actions de grâces analogues. Le soir, les édifices publics et la Cathédrale furent illuminés. Mais dès le lendemain on avait à signaler de divers côtés des agissements contre-révolutionnaires nouveaux. Une femme, nommée Barbe Zimber, épouse d'un chantre de la Cathédrale, était arrêtée dans le courant de la journée au pont de Kehl, essayant d'introduire en fraude, sous ses larges jupes, un ballot d'exemplaires du Monitoire de Rohan[75]. Puis, vers le soir, un fait infiniment plus grave se produisait dans l'enceinte sacrée elle-même.

[Note 75: On en fit une chanson grivoise: Excommunication trouvée sous les jupes d'une femme. Anecdote strasbourgeoise. S.l., 2 p. 8°.]

Encouragé sans doute par l'accueil de la veille, Brendel avait voulu entonner lui-même le Salve Regina à l'autel. Tout à coup le curé Jæglé surgit à ses côtés et déclare que c'est à lui seul que revient le droit d'officier à Saint-Laurent. L'évêque refuse d'abord de céder la place au prêtre non assermenté, qu'entoure une foule de femmes surexcitées; puis, pour éviter un scandale public, il invite Jæglé à le suivre à la sacristie. Quand ils furent en face l'un de l'autre, le dialogue devint plus que vif entre eux, et Jæglé ne craignit pas d'accabler Brendel de reproches et le somma même de se démettre. Désespérant de convaincre un interlocuteur aussi peu maître de lui-même, Brendel ressort de la sacristie, se dirige vers l'autel et s'y met en prière. Mais les mégères qui l'entourent s'exaltent de plus en plus: „Oh, le vilain roux! oh, le Judas!” crient-elles, et finalement elles le bousculent et frappent de plusieurs coups sa jambe gauche, pendant qu'il leur tourne le dos, agenouillé devant l'autel. Sans l'intervention fort opportune de quelques gardes nationaux accourus en entendant ce vacarme, l'évêque aurait été roué de coups dans sa propre Cathédrale[76].

[Note 76: C'est là sans doute ce qu'un écrivain récent appelle, la larme à l'œil, „die Rohheiten Brendel's gegen den wurdigen Pfarrer Jœglé”; exemple topique de la façon dont on écrit l'histoire dans un certain parti.—Voy. sur ces scènes les Délibérations du Conseil général, p. 166-172, Strasb. Zeitung, 29 mars 1791, et Lettre à L. Ed. de Rohan soi-disant landgrave d'Alsace, qui a été évêque de Strasbourg et qui enrage de ne l'être plus, etc. Strasb., 1er avril, 8 p. 4°.]