Cette circulaire, l'une des meilleures, assurément, que Brendel ait signées, ne dut faire néanmoins qu'une impression médiocre sur l'esprit des masses. Les patriotes n'avaient pas besoin de la parole du prêtre pour enflammer leur courage; les autres restèrent indifférents et beaucoup sans doute, parmi les populations rurales, ne la connurent jamais. Quel qu'ait été d'ailleurs son effet, la lettre épiscopale est, pour de longues semaines, le dernier écho religieux qui vienne frapper nos oreilles. Strasbourg est tout à la double anxiété des rumeurs de la guerre civile au dedans, de la lutte qui va commencer au dehors. La majorité de sa population bourgeoise, les chefs de ses administrations locales apprennent avec indignation les saturnales qui déshonorent Paris, l'invasion des Tuileries au 20 juin, préludant à celle du 10 août. Leur libéralisme sincère et calme s'émeut au spectacle de cette licence, décorée du nom de liberté.

Dans sa séance du 26 juin, le Conseil général de la commune vote une adresse à l'Assemblée Nationale, demandant la punition des perturbateurs du 20 juin, exemple trop peu suivi, hélas! de mâle indépendance, vis-à-vis des meneurs de la capitale[248]. Quelques jours plus tard, il décide de poursuivre le vicaire épiscopal Simond devant le tribunal correctionnel, pour insultes et calomnies contre le maire, et de donner de la sorte un avertissement sérieux aux jacobins locaux[249].

[Note 248: Strassb. Zeitung, 28 juin 1792.]

[Note 249: Strassb. Zeitung, 6 juillet 1792.]

Le Chant de guerre pour l'armée du Rhin paraît dans les Affiches du 7 juillet, sans nom d'auteur[250]; le camp de Plobsheim est renforcé, la discipline, fort relâchée, rétablie par quelques exemples sévères[251]. Le pont de bateaux sur le Rhin est enlevé en partie par les Autrichiens[252], dont on signale la présence à Friesenheim, Emmendingen, Willstaett, etc. On interdit l'accès de la plate-forme de la Cathédrale à tout le monde, sauf aux sentinelles et aux citoyens munis d'un permis de la main du maire[253]. Les esprits craintifs voient déjà les armées ennemies ravageant l'Alsace, et l'on se raconte qu'il en est d'assez ineptes pour courir à Kehl, où fonctionne un bureau d'assurances, auprès duquel, et moyennant douze à quinze louis, on peut se procurer une sauvegarde valable pour le moment prochain du sac de Strasbourg![254] Les esprits caustiques et frivoles au contraire fredonnent la marche des troupes aristocrates, sur un air des Petits Savoyards:

….Sur le front de la colonne
Marche notre cardinal.
On dirait Mars en personne;
C'est un nouveau Loewendal.
Frappant, taillant, battant, criant, jurant, sacrant.
Vlà comme il arrive:
„Oui, j'aurai mon Episcopat,
„Car je suis sûr de mes soldats;
„Allons, marchons, doublons le pas,
„Frappons, coupons, taillons des bras.
„Oui, j'aurai mon Episcopat!”[255]

[Note 250: Affiches de Strasbourg, 1792, p. 322. Ce n'est qu'en octobre que paraît chez Storck et Stuber le Chant de guerre des Marseillais avec musique et la traduction allemande d'Euloge Schneider. (Affiches 27 octobre 1792.)]

[Note 251: Le cafetier Blessig qui a proféré des paroles injurieuses pour Louis XVI est condamné à deux ans de fers. (Strassb. Zeitung, 11 juillet 1792.)]

[Note 252: Il était rétabli momentanément quelques jours plus tard. (Strassb. Zeitung, 21 juillet 1792.)]

[Note 253: Procès-verbaux manuscrits du Corps municipal, 12 juillet 1792. Vol. III, p. 610.]